Mers_Australes

 

L'homme devant l'Océan, Proses de Mer, présentées et commentées par Roger Vercel, Romancier de la Mer - Durel Éditeur, 1949.

Voici un livre qui vous permettra, si vous le trouvez, de passer de longues soirées d'hiver, comme dans le passé, à lire et conter à la veillée, de merveilleux récits de mer, de ces récits de la marine à voile et des Cap Horniers, engagés dans la lutte avec les éléments, tentant de passer dans l'hiver austral le Cap Horn d'Est en Ouest! Certains n'y parvenaient pas, étaient contraints de contourner l'Antarctique pour atteindre leur destination...


CAP HORN de Henry JACQUES, extraits...

" ... La lutte est engagée avec l'Ouest. Journée sans soleil, ciel colmaté de nuages serrés. Sur toute la largeur de l'horizon, devant nous, les lames avancent en un long mouvement irrésistible, avec un demi-mille au moins d'une crête à l'autre. Le voilier les prend tranquillement, escalade en se déhalant un peu les flancs striés d'écume, se pose en un instant sur la cime avant de retomber vers les creux. A cette hauteur, on embrasse d'un seul regard la mer du Sud, aux roulements vertigineux. Depuis le commencement du Monde, cette eau doit galoper ainsi autour du pôle avec une espèce de monstrueuse régularité. Sur chaque crête, une fumée d'embruns passe, convulsée, balayant chaque pièce du navire, salant les visages. Le fond de la houle, plein de palpitations, nous avale d'un seul coup. Le voilier glisse lentement, arrive au fond, et après une légère hésitation, se hisse sur l'autre lame mugissante. Entre les deux versants, nous sommes prisonniers de l'Océan Austral. On ne voit plus rien que le dos de la lame en fuite ou le ventre de celle qui nous arrive dessus. Sortira-t-on jamais de cette fosse mouvante dont seuls nos mâts émergent? Mais l'Eugénie-Fautrel, dont on perçoit l'effort obstiné, se relève et touche le nouveau sommet. Les mêmes images reviennent, splendides, forcenées; le vent nous reprend en tourbillons.
Plus haute que toutes les autres, une lame avance avec un furieux élan. Malgré les immenses clameurs du vent, nous entendons l'espèce de rugissement qu'elle pousse en s'arrachant aux profondeurs de l'abîme. Parmi les collines mouvantes, elle est une montagne à la cime couronnée de neige, aux flancs déchirés de vagues rageuses ou de crevasses verdâtres. Nous la prenons à la base avec l'idée aigüe que jamais le navire n'arrivera à se déhaler. C'est une muraille géante, prête à nous écraser sous des milliers de tonnes d'eau. L'Eugénie-Fautrel tremble mais étale, le bout-dehors au ciel, la dunette rejetée en arrière, au ras d'une écume bouillonnante comme de la friture. Au moment où le trois-mâts va toucher la crête,  celle-ci soulevée par une force intérieure se recourbe brutalement, sa mousse géante passe du blanc au vert émeraude, tout s'émiette, nous faisant descendre de plusieurs brasses en un seul coup dur, qui est ressenti douloureusement par toutes les pièces du navire. On a l'impression de tomber au fond, d'autant que l'eau déchiquetée monte autour de nous, jusqu'au plat-bord. Mais l'Eugénie-Fautrel a de la race. Après avoir crevé de son beaupré un dernier nuage liquide, elle se redresse puis redescend vers la profonde vallée qui roule aux trousses de la grande lame emportant une colonne d'oiseaux aspirés par ce monstrueux fragment de mer.
Passée cette reine des houles, nous reprenons la lutte contre les autres lames, contre leur entraineur, le vent.
La brise est enlevée par une vitesse formidable. Force élémentaire, devenue palpable, elle nous isole les uns des autres, bouche les oreilles, entre jusqu'au fond des entrailles. L'air est déchiré en milliers de morceaux, une intense vibration court parmi nous avant d'aller se perdre au loin, particules décomposées du grand cri de la mer et du vent d' Ouest ..."


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