Course_au_Large


MAGAZINE DU VENDEE GLOBE CHALLENGE

PAR LE Dr Jean -Yves CHAUVE


Le mercredi 28 janvier 2009 à 14:41

Le temps. Les jours succèdent aux jours, vous n’en faites plus vraiment la différence. Seuls les appels à terre sont là pour vous dire que l’on est Mercredi ou Dimanche. Ici, ce temps-là n’a pas cette importance.


Le rythme de votre vie, ce sont les vents des fichiers météo reçus du satellite. Aujourd’hui, les petites flèches vous disent que dans 2 jours vous accrocherez enfin ce flux d’Ouest qui vous propulsera à bonne vitesse vers le nord. Alors votre temps, c’est ce point de la carte où, si tout va bien, vous serez bientôt. Désormais les côtes de l’Europe y sont visibles, avec au milieu de l’arc de cercle du Golfe de Gascogne, le port des Sables. Vous y pensez, vous avez même une assez bonne idée de votre date d’arrivée, mais pour l’instant vous avez encore envie de vivre ici, dans cette bulle en orbite autour du monde.   

Alors de ce temps qui est le vôtre, vous en garderez des images, comme si vous pouviez retenir l’éphémère et l’inexorable. Cette aube par exemple. Dans le noir sans lune de la nuit, une imperceptible clarté est apparue là-bas à l’est. Elle a d’abord esquissé la ligne d’horizon sur le sombre de la mer. Puis elle s’est élevée lentement, dessinant les nuages gris sur le fond bleuté. Puis le bleu a envahi tout le ciel avec le mât et les voiles se découpant en contre-jour, comme d’immenses figures géométriques. Le bleu s’est éclairci peu à peu pour devenir turquoise. Alors tout a retrouvé ses couleurs, les bandes de nuages floconneux, les voiles brillantes et les reflets argentés des vagues. Enfin le soleil est sorti de la mer comme un énorme disque orange presque déplacé au milieu de ces bleus intenses. Pour compléter le tableau, un groupe de dauphins s’est approché pour sauter autour de l’étrave, comme pour vous dire bonjour. En bon reporter, vous avez filmé ce moment magique. Difficile sans doute de faire passer votre ressenti et la plénitude de l’instant, mais les images sont belles, comme une carte postale d’un endroit que peu de gens auront le bonheur de voir. Alors ce cadeau, vous le dédiez à votre partenaire.

Dans cette aventure où tout commence quand le bateau disparait derrière l’horizon, vous avez su le convaincre d’être là, avec vous. L’investissement est lourd, mais il vous a fait confiance pour l’emmener lui et toute l’entreprise dans cet extraordinaire voyage autour du monde, sans stade, ni circuit, ni invités pour s’enflammer, ni spectateurs pour applaudir. Il n’a rien à voir et tout à attendre.  Il devient un investisseur sans actions qui subit la crise des dépressions et des fortunes de mer.

Pourtant, rien de plus improbable que cette rencontre entre un skipper éloigné des contingences de la terre et un dirigeant impliqué dans la vie de la société. Le lien se fait sans doute ailleurs, dans une relation d’homme à homme, au masculin comme au féminin. Au-delà des compétences techniques, le contact se construit autour d’une personnalité unique et authentique, le marin solitaire. Rien à voir avec une équipe de rugby où chacun est élément d’un ensemble. Alors, dans un dialogue univoque se nouent peu à peu une complicité et souvent de vrais liens d’affections. Je repense à l’appel de ce partenaire qui s’inquiétait de l’état de santé de son skipper. A travers les mots et l’angoisse perceptible, on sentait toute la force du lien qui les unissait. Il était si malheureux et si anxieux que l’on aurait pu croire que ce marin était son fils. Ce n’est pas un hasard si, en course au large, beaucoup de skippers et de partenaires restent liés pendant de longues années de compétitions. Parfois cette complicité est si vivante et si riche qu’elle se prolonge après ces défis et leurs enjeux promotionnels.

Explorant vos propres ressources humaines, vous faites vivre vos aventures. Loin des regards, dans la solitude de la cabine, votre caractère se découvre, que vous le vouliez ou non. Il y a les raconteurs d’histoires qui étonnent et amusent, les réservés qui en quelques mots suscitent l’imaginaire, les performeurs précis, directs et que l’on admire, les besogneux qui font face et que l’on soutient, les éprouvés avec qui on partage l’injustice d’une mer cruelle.

Il existe peu de sports où les personnalités s’exposent ainsi et pendant si longtemps, mais c’est sans doute la raison pour laquelle chacun d’entre-nous peut se sentir si proche d’eux. Pas besoin d’être spécialiste du Velocity Made Good, du Carbon Fiber ou des thalwegs. Ici, c’est l’humain qui importe. Suffit parfois d’un mot, d’une phrase ou d’une image pour qu’Il ou Elle nous touche.

Ce sont des personnalités véridiques et fortes que l’on découvre, que l’on admire et que l’on aime. La mer est un milieu trop hostile pour pouvoir tricher. Car ce sport n’est pas la performance d’une machine à muscles que l’on pousse à l’extrême pendant quelques secondes ou quelques minutes. En mer, sur une aussi longue période, l’exploit exige de l’endurance mais aussi du savoir-faire. A vous de gérer le sommeil, la nutrition, l’accident ou les maladies. A vous d’être mécanicien, électricien, électronicien, informaticien, météorologue, routeur, voilier, gréeur, spécialiste du carbone. A vous d’être scénariste, acteur, caméraman et monteur. A vous d’être un solitaire autonome et créatif.

Alors pour espérer gagner, il faut être tout à la fois sportif et ingénieur. Cela demande de la volonté, du travail, des milliers de milles et beaucoup de déconvenues. Mais vous avez appris. Il a fallu du temps. La course au large se gagne dans la maturité et souvent après 40 ans. Certains ont parfois songé à aller plus vite. Ils s’y sont sans doute brûlé les ailes. Les substituts chimiques ne pourront jamais apporter ces compétences. Les muscles dopés et l’éveil shooté n’y peuvent rien.

Au-delà de l’impossibilité d’en maîtriser les effets sur une durée aussi longue et dans des conditions d’isolement extrêmes, ces produits ne pourraient que détruire la relation intime que, course après course, le marin a su construire avec lui-même, son bateau et la mer. Car la course au large s’apprend comme la musique, dans la maîtrise naturelle de l’instrument et des partitions océaniques, et rien d’autre. Sauf peut-être du talent pour devenir virtuose.

Dr Jean-Yves Chauve