Ce Samedi 18.07.2009, entre Testa Vintilegna et Capu di Fenu, quelque part sur la Terre, je suis allé, me réfugier, une heure durant au large de l'oubli, dans les Bouches de Bunifazziu.

L'heure est solitaire, le soleil au zénith illumine le détroit. Je remets mon existence en jeu, à l'eau, à la mer, aux étendues pers et vastes qui m'éclaboussent de ciels à toucher.

Le Libecciu, un vent local, souffle en coup de vent; avec lui, la mer dérive entre deux îles, de l'indigo aux sables des déserts. Il n'existe pas de toiles susceptibles de rendre ces bleus aussi vivants qu'ils ne m'apparaissent tout autour. Le rivage, le large, l'horizon, l'onde qui me porte, la vague qui m'élève ou celle qui déferle avec le ciel sont les orfèvres du bleu, artisans et magiciens inimitables. Quelques soient les émotions et le talent qui renversent un peintre ou l'artiste, la mer restituée n'en est qu'une pâle copie.

Je me hasarde souvent dans ces parages que les vents traversent, y gravant à force de sillages, les profondeurs et les contours du grand sud de l'Île. C'est un risque que je cours, je le sais, je m'attends au pire des sillons...

Je n'arbore pas de chevaux vapeur et encore moins cette témérité déplacée que l'on pourrait afficher par manque d'humilité, face à tant de beautés et de solitudes. La côte est austère, il n'y a plus de sable, la plage est un vain mot; il n'y a que de la roche acérée qui se soumet à la goutte d'eau, à la multitude unifiée. Les tempêtes sont violentes, la mer souvent grosse et les courants dangereux. L'homme n'y a fait que passer, pour le meilleur et pour le pire et il en sera peut-être toujours ainsi, faut-il l'espérer, afin que le pire ne l'emporte seul?

Dans le temps, quand l'Île de Corse connaissait la déportation et la pacification, au Siècle des Lumières, le Siècle qu'elle fête le 14 Juillet, ce sont ces horizons poignants et parfumés que les Prisonniers Corses abandonnaient à la mer, voguant dans les cales abjectes des navires vers les bagnes de Sardaigne ou ceux de Toulon, vers les galères...

Ces Prisonniers, épris de Liberté et de Terre, comme tout homme digne, quittaient sans espoir de retour leur Île, ceinte de bleu et de deuil!

Et l'on entonnait, on chantait, on lançait dans la nuit obscure, au-dessus des Pievi le  Barbara Furtuna! L'arrachement à cette Terre de Corse était une épreuve terrible, insurmontable; ce chant pathétique est resté gravé dans les mémoires, il symbolise l'âme et la nature soudées de ce Pays à part... Et si j'évoque ce chant d'adieu, c'est aussi parce que la mer le clame souvent, comme une polyphonie grandiose et mystérieuse...

Les temps ont bien changés, l'Île aussi, vêtue de béton, de gris et d'asphalte, d'agglomérations tentaculaires, qui ne ressemblent plus aux villages, petits et grands, fondus dans la verdure et l'aplomb des collines. Les bateaux, la plaisance, le nombre et la richesse, la cupidité et les appétits vénaux y ont vaincu la nature, ses contes et ses secrets.

Je ne rencontre que quelques Puffins et de rares Cormorans jouant dans les rafales et le fort vent d'ouest. Je croise très au large par prudence, sous le vent, la mer se couvre de bleu et de violet si intenses et argentés qu'elle souligne la côte d'ors et d'ocres. Je devine le fracas intense et sourd de l'eau contre les tombants. Mais du large, les gerbes s'élèvent silencieuses, déclinant leurs manteaux de paroles feutrées et de velours, presque odorantes. Les rochers lisses, envahis de mousse me rappellent le névé appendu à la montagne, la mer pare aussi  la terre. Le ciel, juste au-dessus, imite allègrement les teintes  multicolores des flots, vole avec ses nuages en ballons blancs et m'accompagne. Je suis un instant de cette partition, il n'y a pas ici de place d'honneur ni de strapontin, le vent m'emmène, il me porte et m'allège, la mer s'enfuit et ondoie sous mes pieds, se répand et s'étale, toujours immense et secrète, aussi mélodieuse que dolente.

La navigation devient difficile, heurtée, hachée à l'approche du cap et bien qu' elles soient très formées, les lames se hérissent, la côte accore réfléchit et repousse l'assaut des ondes et de la longue houle. Au-dessus du haut-fond, ces masses d'encre se soulèvent, creusent et déferlent dans un tonnerre d'avalanche safre; il faut passer bien au large.
Sur la mer démontée, je me retrouve; cet univers dépouillé et total dans lequel je ne suis qu'un point insignifiant perdu dans l'azur me saisit. C'est ici que je palpe de tout mon être engagé, déjà joué au dés, en ce point de non retour, l'amour viscéral qui me retient à la Terre, à ces lieux  de destins engloutis. Je n'ai pas de mots assez forts pour décrire le spectacle bouleversant qu'offre la mer, le ciel et la terre en ces jours de liesse et de retour au passé, d'un temps qui s'abîme inexorablement.
Les falaises de craies me reviennent, éclatantes de blancheur, elles surgissent derrière le cap des tempêtes, la mer respire profondément, s'enivre d'une brume d'embruns, la terre achève son périple temporel, elle se disperse en fragments, en bouquets d' Îles auréolées d'écume. Je n'ai pas d'âge, je n'ai plus d'attache, il n'y a plus personne, un seul détail pourrait prendre des proportions démesurées à la face aveugle du monde, me conduisant à gérer piètrement et brièvement le silence de la mer, loin du spectacle de l'été dénaturé.

Et si la mer était là, juste pour y tracer les sillages uniques de chaque traversée d'homme, écrire aussi en blanc, les lettres éthérées de la liberté, jusque vers les océans de béton  qu'il habite à tort?

 

Épilogue

Sur la mer, je pense tout haut que la Terre de Corse et ses sites prestigieux ne sont pas des prêtes-noms, des lieux communs et des clichés à dévorer le temps d'un loisir, d'un boulot d'été, d'une activité sportive ou de spectacle éphémère et uniquement lucrative, qu'il faut relier le quotidien et ses bleus d'îles aux racines vivaces d'un passé, d'une histoire, d'un peuple et d'une culture légitimes, d'une nature exemplaire qui nous le rend au centuple.

 

2 ème Ecriture le 12 Mai 2011


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