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Images : Galeries Internet

Que le règne animal, les Cétacés soient épargnés, que l'on ne puisse plus jamais voir les images insoutenables de l'holocauste marin

!
"... Ce  qui rend cet hymen touchant et grave, c'est qu'il y faut l'expresse volonté. Ils n'ont pas l'arme tyrannique du requin, ces attaches qui maîtrisent le plus faible. Au contraire, leurs fourreaux glissants les séparent, les éloignent. Ils se fuient malgré eux, échappent, par ce désespérant obstacle. Dans un si grand accord, on dirait un combat. Des baleiniers prétendent avoir vu ce spectacle unique. Les amants, d'un brûlant transport, par instant, dressés et debout, comme les deux tours de Notre- Dame, gémissant de leurs bras trop cours, entreprenaient de s'embrasser. Ils retombaient d'un poids immense... L'ours et l'homme fuyaient épouvantés de leurs soupirs.

La solution est inconnue. Celles qu'on a données semblent absurdes. Ce qui est sûr, c'est qu'en toute chose, pour l'amour, l'allaitement, pour la défense même, l'infortunée baleine subit la double servitude et de sa pesanteur et de la difficulté de respirer. Elle ne respire que hors de l'eau, et si elle y reste elle étouffe. Donc elle est animal terrestre, appartient à la terre? Point du tout. Si par accident, elle échoue à la côte, la pesanteur énorme de ses chairs, de sa graisse, l'accable; ses organes s'affaissent. Elle est également étouffée.

Dans le seul élément respirable pour elle, l'asphyxie lui vient  aussi bien que dans cette eau non respirable où elle vit.

Tranchons le mot. De la création grandiose du mammifère géant n'est sorti qu'un être impossible, premier jet poétique de la force créatrice, qui d'abord visa au sublime, puis revint par degrés au possible, au durable. L'admirable animal avait tout, taille et force, sang chaud, doux lait, bonté. Il ne lui manquait rien que le moyen de vivre. Il avait été fait sans égard aux proportions générales de ce globe, sans égard à la loi impérieuse de la pesanteur. Il eut beau par - dessous se faire des os énormes. Ses côtes gigantesques ne sont pas assez résistantes pour tenir sa poitrine suffisamment libre et ouverte. Dès qu'il échappe à l'eau son ennemie, il trouve la terre son ennemie, et son pesant poumon l'écrase.

Ses évents magnifiques, la superbe colonne d'eau qu'il lance à trente pieds, ce sont les signes, les témoins d'une organisation enfantine et barbare encore. En la lançant au ciel par ce puissant effort, le souffleur essoufflé ( c'est le vrai nom du genre ), semble dire :

" O nature ! pourquoi m'avoir fait cerf ? "

Sa vie fut un problème, et il ne semblait pas que l'ébauche splendide, mais marquée, pû durer. L'amour furtif, si difficile, l'allaitement au roulis des tempêtes  entre l'asphyxie et le naufrage, les deux grands actes de la vie presque impossibles, se faisant par effort et par volonté héroïques! _ Quelles conditions d'existence !

La mère n'a jamais qu'un petit, et c'est beaucoup. Elle et lui sont tiraillés par trois choses : le travail de la nage, l'allaitement et la fatale nécessité de remonter! L'éducation, c'est un combat. Battu, roulé de l'océan, l'enfant prend le lait comme au vol, quand la mère peut se coucher de côté. Elle est, dans ce devoir, admirable d'élan. Elle sait qu'en son petit effort pour téter, il lâcherait prise. Dans cet acte où la femme est passive, laisse faire l'enfant, la baleine est active. Profitant du moment, par un puissant piston elle lui lance un tonneau de lait.

Le mâle la quitte peu. Leur embarras est grand, quand le pêcheur féroce les attaque dans leur enfant. On harponne le petit pour les faire suivre, et en effet ils font d'incroyables efforts pour le sauver, pour l'entraîner; ils remontent, s'exposent aux coups pour le ramener à la surface et le faire respirer. Mort, ils le défendent encore. Pouvant plonger et échapper, ils restent sur les eaux en plein péril pour suivre le petit corps flottant.

Les naufrages sont communs chez eux, pour deux raisons. Ils ne peuvent, comme les poissons, rester dans les tempêtes aux couches inférieures et paisibles. Puis, ils ne veulent pas se quitter; les efforts suivent le destin du faible. Ils se noient en famille.

En décembre 1723, à l'embouchure de l'Elbe, huit femelles échouèrent, et près de leurs cadavres on trouva huit mâles. En mars 1784, en Bretagne, à Audierne, même scène. D'abord des poissons, des marsouins, vinrent à la côte effarés. Puis on entendit des mugissements étranges, épouvantables. C'était une grande famille de baleines que poussait la tempête, qui luttaient, gémissaient, ne voulaient point mourir. Ici encore les mâles périssaient avec les femelles. Nombreuses, enceintes, et sans défense contre l'impitoyable flot, elles furent ( elles et eux ) lancées à terre, assommées par le coup.

Deux accouchèrent sur le rivage, avec des cris perçants, comme auraient fait des femmes, et aussi de navrantes lamentations de désespoir, comme si elles pleuraient leurs enfants ..."


JULES MICHELET - 1798 - 1874

LA MER

LIVRE DEUXIÈME - XII - LA BALEINE

Édition: librairie nfr Gallimard - Pages 138 à 141

Février 1935

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