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A NOTRE VALLÉE,  PA U  RIZZANESE

OU

L' ADIEU A LA MONTAGNE

 

 

Toutes les vallées charruées, parcourues de ruisseaux participaient au grand charroi de l’automne et du printemps, débondant un cœur d’île montueuse et sauvage. L’eau vive, l’eau ivre de pentes du noble et grand torrent dévalait alentour, entonnait le chœur des plus hautes cimes emporté par les vents altiers.

Viens mon petit, écoute petite fille l’histoire des enfants et de la rivière qui chantaient et qui voyageaient vers la mer…
Vous étiez si petits, assis au bord de la vasque et des eaux encore hiémales du majestueux cours d‘eau. Elles odoraient le limon et les semences de la terre féconde. L’eau miroitait, elle reflétait les étoiles du jour que lui confiait les rais doux et attardés du soleil de juin, comme la source capte le croissant de lune qui décline. A l’ombre des charmes, entre les feuilles de la jeune frondaison voletaient mille libellules, ces demoiselles aux ailes bleutées contant à l’onde moirée et aux remous ambrés et de velours le repos des berges, ces désirs furtifs de baisers légers et de caresses. L’eau jaillissait, bruissait et enveloppait vos éclats de joie. Elle cavalcadait ou chevauchait l’écho des rochers  pour vous enchanter, comme ces secrets engloutis de toutes les veines d’eau vertes et claires scandant le pouls de la montagne. Lorsque une truite tachetée bondissait dans le courant, elle suscitait déjà en vous le grand questionnement de la vie, si loin de la raison, au pays de l’émoi  et, ce ravissement des premières et des grandes interrogations d'où les réponses se devinent et se précipitent chez les petits d’hommes volubiles…
Quels autres ébats auraient autant clamé l’harmonie des mondes, l’euphorique symbiose de l’eau, du mouvement, de l’au-delà. Il flottait au fil des méandres et des tombants de la rivière un voile diaphane et mystérieux, l’étrange certitude de participer au grand défilé des saisons et des hommes immémoriaux peuplant à jamais ces lieux.
Là, déposé sur la berge, une traverse en bois de Châtaignier fredonnait un vieux chant de moulin.
Dans les plus hautes branches de l’aulne blessé, quelques pieux enchevêtrés esquissaient au champ couvert d’éteule, la meule blonde et dorée des fourrages, la violence et la masse meurtrière des crues de novembre.
Ravinées, ridées, les planches de l’antique plancher de pin résonnent encore du pas matinal des paysans.
Au détour d’une chute, repose le chambranle de la petite fenêtre qui embrassait dès l’aube l’espoir de la vallée, l’espérance d’un jour de labeur et de pain cuit au vieux four.
Un seul arbre de bois blanc au feuillage clairsemé et ocre, se balançant dans les cieux empourprés suffisait à dire le vent et les premières neiges de décembre, tous les pieux de la clôture et du près où le troupeaux paissait, paisiblement...
Ce torrent, né de la haute montagne a profondément marqué votre univers, il a forgé la vallée, le cours du temps, nos âges révolus. Il côtoyait ces lieux occultes où s’échafaudaient de folles légendes, le monde merveilleux des possibles, ces lointains affabulés des enfants. Nous l’entendions remonter de la nuit et vous vous blottissiez devant l’âtre et le foyer rassurants de la maison en racontant l‘ossuaire, la ferme hantée du vieux moine disparu.
Il était l’esprit et le sens imprégné de la terre dénudée, la pente fleurie qui noue et lie l’existence des hommes aux animaux, aux métiers, aux semences, au devenir. Nous le voyions livrer au gré des chemins et des crêtes ses vasques généreuses et foisonnantes dans les touffeurs de l'été. Toutes les créatures le coudoyaient et le louaient, le jour et la nuit, avec un respect immuable et une vénérable solennité. Il vibrait dans la soif et le trille des oiseaux, le long des vertigineuses transhumances muettes et passées. Quels versants verdoyants et parcourus des brises les plus suaves effleuraient l’errance et la divine solitude  !
Nous les avions suivis, jusqu’à la mer, au terme comblé d’une seule larme bleue qui abrite et unit tous les cieux, les sens de l'eau .
C’est un spectacle émouvant, grandiose mais tout autant silencieux, comme si le torrent, dans un dernier sursaut, après la longue agonie avait souhaité rappeler à la mer sa nostalgie des cascades et l‘ embrun des sommets, comme s’il eût été l’enfant  pressé de confier un merveilleux secret à la mère. Oui, je suis l’âme, cet être d’eau vive et spumescente comme toi… Aux blancheurs virginales de l’écume ... aux morsures du sel et à l'iode sapide, j’apporte les senteurs fruitées de la terre et de la glaise, la mémoire mélodieuse d’un temps sinueux et toujours imprévu, tellement fertile et laborieux.

Je reviens du ciel et des nuages, je suis de toutes les noces, rencontre fructueuse, ton fidèle serviteur; ensemble, nous témoignons de la ravine insatiable, du retour, du recommencement ineffable et du règne de l’azur. Je dessine et pétris les rivages avec toi, laissant çà et là quelques sentinelles pétrifiées; je ne veux pas que l’on m’oublie, car je demeure caché et disséminé dans les  nuées.
Avec les saisons, j’emmenais les hommes afin qu’ils découvrissent la rançon d’une seule graine et de la gerbe nouée au bord d’un repas, de la fenaison, d'une fontaine. Tous les chemins allaient aux partages, aux vergers et à la récolte des jours semés ensemble, proches à se toucher, à s'aimer.

Mais aujourd’hui, dans leur vénalité dominante, ils ont bradé le souvenir, conforté le pouvoir du décideur contre la rivière et son empire. Les bras d’acier des cyclopes, les robots de métal des temps modernes ont tout dévasté. Ils t’ont meurtri, blessé, laissant sur la terre une redoutable balafre, perçant un gouffre dans la montagne. Ils t’ont privé de tes abrupts et les ont arasés. Là où tu resplendissais de vides et de vertiges, de villages en hameaux, il ne reste que dévastation, massacre prémédité des forêts que tu abreuvais. Des artères de béton et d’asphalte te renient la paternité des lieux antiques et imprescriptibles en lacérant la plaine de fleuves de bitume figés, où rampent des monstres de fer. Qu’est-il advenu du vieux pont et de son arche qui a bravé toute les crues et les furies de l‘eau verticale?
Et à travers  les prairies martyrisées tu n’es plus que morne canal sans vie, exsangue et souillé. Oh! terrible entrave, insupportable affront infligés à l’en deçà des Monts, garde ! Il y eut une crue centenaire dont les affres traînent dans toutes les mémoires. Mais il y aurait un déluge millénaire qui emporterait l’édifice éphémère et présomptueux des seuls géomètres et des architectes  qui se sont coupés des mondes essentiels dans leurs desseins et leurs démesures.

Je m‘attarde au fil de l‘eau, consterné, et avec mes yeux d‘éternel gamin, mes petits enfants, je pleure un torrent qui étouffe dans le sable et la dune. Les flots trahis de la mer se débattent, s'affolent, risquent en un dernier sursaut, le pathétique secours des vagues et des vents marins. Pour se rappeler de toi, de ce cours impétueux et libre, les courants ont dressé une digue, l‘ultime rempart. Les eaux ont déterré pour toi de gros blocs et fondé l‘emprise de toujours, celle que tu aimes; va, engouffre-toi, délivre avec moi ces larmes qui t’honorent, une dernière fois et qui t’offrent ces pensées de ravin, un rêve mélancolique et la mélopée à l’étreinte lisse et fluide de la pierre et du rocher. Voilà que tu renais, que tu coures et te précipites dans le tumulte et l’enfouissement unitif des cieux, enchâssé pour l’éternité entre les serres et l’arche d’alliance des montagnes pulvérisées.

Regarde bien petit, l’eau qui descendait du ciel  pour nourrir la mer et la terre. Elle ne sera plus que le fluide glauque, une vaste flache livrée aux turbines du grand barrage qui broient le temps et le temple pour une obole de papier

Juste au-dessus de ton sanctuaire, la ville a parfait le crime odieux. Ce ne seront plus ni la dune ni le versant couverts de cistes qui regarderont et accueilleront le large mais un édifice de béton nauséabond et rigide. Ils t'ont irrémédiablement ceinturé, emprisonné et ils t'ont bridé trahissant l'étreinte que les monts t'accordaient dans ta course éperdue. Tes eaux amoindries, mon beau torrent, retenues et transmuées en énergie, en fausses lumières seront sous le joug puant des miasmes urbains entassés. Le long croissant d’or qui festonnait le Golfe sera si ténu que la mer déchirera la terre les jours de tempêtes. L’ignoble station de traitement des déchets * a défiguré le passé pour bâtir un avenir incertain et méprisant, laissant au fleuve, à la vallée, à l’enfance dénigrée et aux rivages quelques souvenirs inutiles et bucoliques. Le sable finira de filtrer les poisons que les hommes rendent, leur vomis à la mer. La dune survivra aux rythmes disjoints des lâchers et des besoins, des chasses d'eau conquérantes et fétides de Juillet et d'Août. La vie aura perdu le chant des vallées et de la Pieve d’Attalà, l'aura d'une merveilleuse étreinte de la terre à la mer

 

1ère Écriture

19.11.2010

2 ème Ecriture le 29 Mai 2011

 

* Pourquoi une telle implantation dans ce site grandiose

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