Aux Victimes du Naufrage de la SEMILLANTE, en ce jour Anniversaire,  le 15 Février 1855, survenu dans les Bouches de Bunifazziu, à tous les Marins perdus en Mer

Corsica...Go56

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Jean-Pierre Abraham


ARMEN, OU LA PIERRE

!

C'est un Livre, un Recueil troublant, merveilleux à lire mais tout autant éprouvant. Des pensées - Pensers - dont chaque mot pèse, tente de vêtir, de meubler une solitude qui sourd comme le goutte à goutte d'une source perdue, qui résonne et qui s'enterre à jamais.

Des mots, des phrases courtes et si chargées d'émotions, entre le sel du dénuement et l'absinthe de l'Iroise, c'est un univers qui déferle dans tous les sens remontant l'essence des choses vraies près de laquelle la vie se dissout et fond dans la mer, égrenée dans la grisaille amère des souvenirs en perpétuel devenir, jusqu'au bout du sursis que l'on ne saurait partager au faîte de la veille, au firmament de la lumière vitale qu'il faut maintenir, générer, préserver comme la prunelle de ses yeux. Espérer l'amer, le phare, l'ultime lumière des hommes et de la vie; enfin la délivrance, une promesse, un port !

Ce n'est pas un bateau et pourtant ! Mais au seuil de l'immobilité, donnant de toute part une sphérique étrave, il reçoit les coups de temps et de mer, juché et prêtant tous ses flancs sur la pierre, dressé, comme le dernier des réprouvés et la première lueur d'espoir surgi du fond des ténèbres et dans la tempête...

Voici un Extrait du Livre, difficile à choisir tant ces pages suintent comme le cours des jours et des nuits que les lames dépassent que les marées emportent inexorablement, balancés, pulvérisés entre le flot, l'étale de haute et de basse mer et le jusant, aux quatre points cardinaux.

Jean- Pierre ABRAHAM  a vécu deux Années à ARMEN, voici un de ses témoignages

Cristian


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22 Novembre, 14 h .

Là-bas des jupes de toiles, des habits de drap, ici la houle. Martin respire par la bouche, les lèvres serrées sur un infâme mégot. Cela se transforme parfois en un sifflement insupportable. Ce matin Martin était haletant. Et moi maintenant j'écoute aussi mon souffle. Je suis venu m'asseoir dans la cuisine. Je n'ose plus bouger. Ce sont les heures désespérantes de l'après-midi.
La houle est arrivée au point de l'aube. De ma couchette, dans le noir, j'ai entendu le premier coup, suivi d'un long silence. La houle de Nord-Ouest. Je n'ai plus dormi. Nous sommes prisonniers, pour longtemps peut-être. Il n'y a pas un souffle de vent.
Houle à dessiner, précise comme un feuillage. Elle déploie maintenant tous ces fastes, s'enroule et s'écrase contre le soubassement, créant autour du phare une vaste plage d'écume dont l'éclat est insoutenable sous le soleil. De grandes lueurs passent sur le plateau, trouent la pénombre de la cuisine, illuminent des objets tranquilles. Dans l'interminable silence, entre les vagues, je m'entends respirer trop vite. J'attends. Une petite tâche de lumière apparaît sur le mur, dans l'embrasure de la fenêtre, bouge, doucement puis soudain se creuse, semble se lézarder, disparaît au moment où le bruit revient. Le soleil et la vague explosent en même temps. L'ombre et le silence remontent. Lumière, éclatement, silence et la tâche blanche. Je ne veux plus la regarder. Je recommence. Il y a une boule noire, à peine luisante, parcourue de courtes rides à chaque fois, dans ce pot à café gris, sur la table, ici. Elle ne tremble plus. Je voudrais dire autre chose. Respirer largement. Souhaiter, renoncer, vague après vague. Peut-on être plus démuni ?

Page 14 et 15
Édition : le Tout sur le Tout
- 1998 -


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