LE DOIGT DE DIEU


( ... ) " Quand il avait encore sa langue et ses esprits, Antonio répétait: " Le phare et nous, la mer nous ronge du dedans de la même manière ". Puis il y eut cette nuit-là ..."

Pharaon s'interrompit, les yeux perdus dans le vague. Il reprit dans un souffle :

" Alors qu'il était tout jeune gardien, une nuit, Antonio s'est retrouvé seul au service du phare; son  compagnon était à l'agonie. Depuis plusieurs jours, la relève ne pouvait pas aborder et, dehors, c'était la fin du monde. Pas la moindre différence entre l'air et la mer: en respirant, on avalait de l'eau. Tout était amdonné d'embruns: un goût de sel et d'exaspération.

Antonio s'était barricadé. Verrous fermés et la porte bloquée avec des barres en bronze, il s'était terré derrière un matelas d'où il pouvait surveiller la rotation du feu. La galerie des lampes venait d'encaisser des volées de cailloux projetées par les vagues. Pourtant, la tourelle vitrée de la lanterne se trouve à quarante trois mètres de hauteur!

Soudain le phare trembla, secoué par un ébranlement si fort que l'optique et les engrenages se bloquèrent. Le pinceau lumineux ne s'est pas éteint pour autant; il est resté braqué sur la Sardaigne... Avant que le pauvre garçon ait pu se dégager de son amas de laine, un souffle énorme le plaqua soudain au mur: la porte d'acier qui donne accès à la lanterne, épaisse de quatre centimètres, venait d'être arrachée de ses gonds, les barres et les verrous avec ... La puissance de la tornade fut telle qu'elle déclencha la sirène. On entendit son hurlement jusqu'à Bonifacio.

Plus tard, on comprit ce phénomène : une lame de fond avait recouvert l'île. Cette énorme masse d'eau avait excercé une poussée si forte qu'elle avait déclenché une dépression pneumatique et crée un vide d'air sur toute la hauteur du phare. C'est ce qui avait arraché la porte et l'avait littéralement aspirée de l'intérieur, jusqu'au bas de deux cents marches d'escalier.

" Après deux jours d'apocalypse, le bateau put enfin accoster. La relève trouva les deux hommes: l'un vivant, l'autre mort. Mais tous deux avaient les yeux aussi exhorbités. Antonio avait perdu la parole. Depuis, il psalmodie ses oraisons et radote toujours la même phrase. On m'a permis de le garder ici. "

Pharaon avait le regard lointain de ceux qui ont poussé leur vie au-delà des limites. Mais il se reprit et conclut en souriant:

" Il fait du bon café ."


Pages 157 -158

Les Maîtres de Phares

Edition: Glénat - 2005 -


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Profondes Pensées !

" L'ordre apparent cache souvent les pires désordres "

Charles PEGUY