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 LE_RECIF_

 

 OU LA PROSE ET LE WINDSURF

 

Le vent est froid ce matin; au Large, vers le Grand Sud, la Tramontane a amoncelé dans les lointains Sud-Est ses volutes sombres et les nues pluvieuses de la nuit. Les premières clartés du jour étincellent sur la mer. Dans l'abri où je m'accorde un thé miellé bien chaud, j'écoute tonner les récifs de " A Cara d' Orienti " brisant l'onde et la houle.

Je finis de préparer le petit esquif et son aile qui m'ouvrent à chaque fois les portes du grand bleu. En ce jour printanier, je choisis l'Extrême-Sud et ses chaos de granit émergés, empilés sur la mer; au fond, les tombants vermeils de la côte, frangés d'écume et que le Levant embrase si souvent.

Sous la pinède, un dais épais d'aiguilles bruissantes se balance laissant deviner un ciel d'aurore très bleu, tellement profond, si lumineux. Le chant des pins rejoint la mélodie de la mer emportée par les vents. Et toutes les fleurs d'un printemps exhalent dans le maquis des parfums enivrants, musqués. Je suis le sentier, guidant ma voile entre les asphodèles, les genêts rebelles, le ciste blanc et la lavande sauvage. Puis la mer d'argent surgit, là, soudaine et vaste comme un ciel; les fortes rafales très matinales éloignent les flots, dévalent des collines en assombrissant l'immense lagon qui s'ouvre vers les îles, sous le vent de la grande terre.

Alors, je m'assieds sur le sable, cherchant dans la tiédeur des premiers rayons de soleil un peu de chaleur. Je garde en mémoire les deux derniers bulletins météorologiques du petit matin et aussitôt me mets en quête des confidences du ciel et des secrets de la Tyrrhénienne...

Ici, point de béton, de ces édifices capables de dévier le vent sur les collines massacrées qui jouxtent les villes. On ne saurait fausser les signes des ciels et d'une île sauvage... Les certitudes de la " Gente Ordinateur " qui sait tout ne sont pas de mise. Pour croiser à plusieurs milles de la côte, comme une fourmi dans un champs immense, on ne s'engage pas à la légère, il est impérieux d'observer, de se souvenir des offrandes, des lourdes leçons de la mer  ...!

L'air est translucide, la vague verte et cristalline casse vite. Le Ciel se dégage par le Nord. Quant au vent, il n'a pas faibli de la nuit, très frais... Il tombera dès midi en tournant à l'ENE / EST ; sinon, il se serait à nouveau établi en milieu de matinée, en fraîchissant...

La surface de l'eau est très agitée, le flot court devient haché, heurté. Les vagues très sombres témoignent d'un vent qui vient de la terre et adonne dans les rafales. Elles semblent encore subir la poussée d'une houle résiduelle halant l'ESE ! Puis elles butent contre la Houle de NE sur le récif, déjà établie et juste prononcée, offrant çà et là de superbes gerbes et des ellipses ourlées par les courants, que les rafales peignent à leur guise.

Je m'en remets dès lors aux souvenirs en me confiant à la majesté de ces lieux ; quelques piètres augures, ces visions qui comme un pari, une mise m'abandonnent à bord du hasard, au seuil de la fortune, vers l'aventure. J'opte pour un flotteur plus volumineux, équipé d'un aileron assez court ( 20 cm - le vent est encore fort, 25 /30 Noeuds) . Je fais le choix difficile  d'une voile de 4.7 M2 que je règle patiemment, vérifiant le moindre détail.

Les vagues épaisses du bord et chargées d'algues chutent lourdement. Les coups de mer de l'hiver ont façonné les plages, découvert la roche, emmené le sable. A plat-ventre, opérant une courte nage tractée, je me dégage vite et m'élance vers les îlots, à la sortie Est du Détroit, pour doubler et contourner l'écueil de Purraghja. Je reviendrai me placer après une très longue bordée Tribord Amure autour du Récif, là où de nombreuses vagues épousent et enroulent les fonds.

Une vaste prairie marine écume, odore; il n'y pas d'oiseau ce matin. La lumière est intense, crue et les nuances de la mer sont infinies. Une mer qui se hérisse de vagues courtes, fuyantes, croisées mais parfaitement livrées aux vents qui les creusent et les retiennent. Par moments, dans la liesse des vagues, il me semble traverser une barre, voir le jusant rompre au flot...

A travers un dédale de lames évanescentes, les vagues altières éclosent et je navigue, je survole nos solitudes emplies d'une symphonie partagée. En ces heures d'éternelles, d'inlassables découvertes, loin des certitudes et des fats, je sillonne et j'observe, en scrutant autour de moi ce qui un jour me délivrera de l'angoisse du rocher, du sec, du remous. Il ne me reste plus qu'à lire la calligraphie et les galbes de l'eau, à en deviner les transparences et ses moires au-dessus des larges dalles rocheuses !

Le temps a passé au coeur des vagues; au loin, vers les écueils perdus, je suivais le vol rasant des Puffins cendrés. Dominant les sommets, d'imposants nuages gris s'élevaient au ciel, bourgeonnant, éblouissants de blancheurs soufflées. A cet instant je sus que le temps m'était compté, que le vent mollirait et suivrait la course du soleil d'un rivage à l'autre de l'île; c'est ce qu'il se produisit et je goûtais, confiant, l'intimité de nos silences, de nos confidences!

C'est ici que je jouerais encore, chaque fois que l'azur et les vents de Borée en décideront, à dessiner la mer. J'ai invité bien des " âmes " à venir partager ces beautés exclusives, incertaines: en vain, hélas !

Mais je puis dire de ce coin de paradis qu'il ne trahit et ne déçoit pas, livrant des signes que les années interprètent, engrangent et mûrissent comme des rimes, une prose inlassable parsemées de souvenirs.

Et si d'aventure la mer, à la saison austère des frimas et de la Bora , venait à prendre là-bas, il ne tiendrait alors qu'à la destinée, aux hasards conjugués, et non à la fortune de mer

...!

 MARIN

2 ème Ecriture le 30.08.2011