clip_image004_0001

 

 

" ... C'est alors, comme l'avait prévu Lou Larsen, que la tempête se déchaîna. Une vague verdâtre, à laquelle notre immobilité n'offrait plus une résistance suffisante, s'abattit sur nous, translucide sur un fond d'écume laiteuse.

Je reçus sur tout le corps un choc écrasant, étourdissant. Je tombai, puis rebondis, je fus tourné et retourné en tous sens, tandis que j'avalais à pleine gorge l'eau salée. Puis je repris mon souffle et tentai de me relever. Mais je fus de nouveau renversé sur les genoux. Pour me redresser, je jouai des pieds et des mains, et passai sur le corps de Thomas Mugridge, qui gémissait, étendu sur le pont.

On aurait dit que la fin du monde était arrivée. De tous côtés, comme si le Fantôme avit été mis en pièce, j'entendais craquer, gémir et se déchiqueter le bois, l'acier et la toile. La voile de misaine, qu'il aurait fallu pouvoir amener en toute hâte, se déchira avec un bruit de tonnerre et fut bientôt réduite en lambeaux. Les cordages attachés pendaient en sifflant et en se tordant comme des serpents, des éclats de bois pleuvaient comme une grêle. Une énorme vergue, en tombant, me manqua de quelques centimètres. Puis ce fut, finalement, toute la corne de misaine qui vint s'écraser sur le pont.

Dans ce monde de chaos et de naufrage, je cherchai du regard Lou Larsen. Il avait abandonné le gouvernail et s'acharnait à abattre la grand voile.

De mon côté, j'entrepris la même opération avec le grand foc. C'était une besogne malaisée. Secondé mollement par Thomas Mugridge qui, certain de n'être pas entendu de Lou Larsen, ne cessait de geindre et de se lamenter, je la réussis au prix d'efforts héroïques. Et, cela fait, je ne pus pas m'empécher de constater avec plaisir que le Fantôme résistait malgré tout et ne sombrait pas.

Je songeai de nouveau au canot, et le vis qui continuait à monter et à descendre sur les lames à vingt mètres de nous. Lou Larsen avait bien calculé son affaire et nous portions en plein sur lui, dans l'insensible dérive que subissait la goélette.

Aussi Lou Larsen s'occupait-il maintenant à mettre en position les palans, qui devaient, à l'instant propice, crocher la mince embarcation et la hisser à bord. Ce qui est plus difficile à exécuter qu'à écrire.

A l'avant du canot se trouveait Kerfoot. Oofty-Oofty était à l'arrière, et Kelly entre eux deux.

Alternativement, le canot et la goélette montaient et descendaient, au faîte et au creux des vagues. D'un instant à l'autre, la goélette risquait d'écraser la petite coquille d'oeuf.

Mais je réussis à passer au Canaque, au bon moment, la corde d'un des palans, pendant que Lou Larsen en faisait autant avec Kerfoot. En un clin d'oeil, les crochets furent mis en place. Le canot soulevé, et les trois hommes, à la seconde propice, sautèrent simultanément sur le Fantôme. Le canot les suivit de peu, la quille en l'air.

Je remarquai que le sang jaillissait de la main de Kerfoot. Le troisième doigt avait été écrasé. Mais l'homme, sans manifester la moindre plainte, nous aida, de sa seule main droite, à amarrer en place le canot.

Puis, sans perdre de temps, Lou Larsen commanda :

_ Toi, Oofty, à la drisse du grand foc ! et toi, Kelly, à la grande voile ! Kerfoot, cherche un peu ce qu'est devenu le coq... Et vous, Van Weyden, regrimpez dans la mâture, où vous couperez tous les bouts de corde et de toile qui pendillent !

Quant à lui, il regagna l'arrière, avec ses étranges bonds de tigre, et empoigna la barre.

Le Fantôme commença à redresser sa course et à remettre du vent dans ses voiles. Mais, avant que la manoeuvre ne soit terminée, il fit une embardée formidable dans la bourrasque.

Pris par le travers, il se coucha complètement, ses mâts parallèles à la mer et, de mon poste élevé, ou qui aurait dû l'être, je voyais le pont du navire, non pas au-dessous de moi, mais pratiquement à mon niveau. Puis il fut bientôt enseveli, sous un effroyable remous écumeux, et ne m'apparut plus que comme le dos d'une énorme baleine, nageant entre deux eaux.

Enfin la goélette se redressa peu à peu, et, ayant repris son aplomb, se remis à filer sauvagement sur la mer déchaînée.

Je restai suspendu en l'air, comme une mouche, à la recherche des autres canots. Au bout d'une demi-heure, j'en aperçus un second, chaviré et la quille en l'air, auquel s'accrochaient désespérément Jock Horner, le gros Louis et Johnson.

Lou Larsen réussit, cette fois, à mettre à la cape, sans incident grave, et encore une fois nous allâmes à la dérive, vers le canot.

Les palans furent mis en bonne position et des cordes furent lancées aux trois hommes, qui y grimpèrent comme des singes. Le canot, pendant qu'on le hissait, avait heurté violemment le flanc de la goélette et, dans le choc, s'était fendu. Mais l'épave n'en fut pas moins amarrée en sûreté, car elle pouvait être réparée.

Une fois de plus le Fantôme vira, pour se remettre sous le vent, et fut à ce point submergé que la roue du gouvernail disparut sous l'eau.

En de pareils moments, je me sentais étrangement seul avec Dieu et ma pensée se reportait inconsciemment vers lui, tandis que je contemplais la rage aveugle des éléments.

Ensuite la roue reparut, ainsi que les larges épaules de Lou Larsen, qui de ses mains, en étreignait les rayons. Dieu terrestre dominant la tempête par la force de la volonté, il secouait les paquets d'eau qui ruisselaient sur lui et, sans fléchir, poursuivait son propre but.

Spectacle admirable, admirable oui, que celui de l'homme, si minuscule, commandant victorieusement à ce fragile amas de bois et de fer qui constitue un bateau, et le conduisant où il veut, à travers la nature déchaînée.

Il était maintenant cinq heures et demie. Le Fantôme bondissait de l'avant, sous le vent hurlant. Une demi-heure plus tard, alors que les dernières lueurs du jour se mouraient dans un crépuscule funèbre, je découvrais un troisième canot.

Comme le précédent, il était complètement retourné et l'on ne voyait nulle trace de son équipage. Nous le joignîmes

( ... )

 

 

JACK LONDON

Le Loup des Mers

Pages 234 à 239

Édition : 10 18

.

 jacklondon