Le 3 décembre 1857, Józef Konrad Korzeniowski naît à Berditchev, en Ukraine.

" Le Nan-Shan était pillé par la tempête avec une fureur insensée, destructrice ..."

 

conrad

Joseph CONRAD

( ...)  Les mouvements du navire devenaient extravagants. Ses embardées témoignaient d'une terrible détresse. Il tanguait comme il s'apprêtait à plonger dans le vide et semblait à chaque fois trouver un mur à heurter. Lorsqu'il y avait du roulis, il tombait sur le côté, en piquant du nez et se redressait sous un coup si violent que Jukes le sentait chanceler comme chancelle, avant de s'évanouir, un homme que l'on vient d'assommer. Le vent hurlait et bataillait tel un géant dans l'obscurité et le monde paraissait n'être plus qu'un ravin opaque. Parfois la tempête soufflait, comme aspirée par un tunnel, avec une force d'impact qui se concentrait sur le navire et semblait le soulever hors de l'eau en le maintenant un instant en l'air dans un long frémissement dont il était tout entier parcouru. Alors le Nan-Shan plongeait à nouveau, comme jeté dans un chaudron bouillant. Jukes s'éfforçait de retrouver ses esprits et de voir les choses froidement .

Pages 81 - 82

 

(...) Un bruit métallique, sec et impérieux, claqua soudain. Les trois paires d'yeux se levèrent aussitôt vers le cadran du transmetteur d'ordres et virent l'aiguille sauter de TOUTE à STOP, comme si un démon l'avait saisie. Alors, les trois hommes dans la chambre des machines eurent la sensation intime d'un arrêt brusque du navire, d'une étrange contraction, comme s'il s'était ramassé sur lui-même pour un bond désespéré.

" Stoppez ! beugla Mr OUT.

Personne - pas même le caîtaine Mac Whirr qui, seul sur le pont, avait aperçu, s'avançant vers le navire, une ligne blanche d'écume d'une telle hauteur qu'il n'en eût pas cru ses yeux - personne ne pouvait représenter l'escarpement de cette lame et l'effrayante profondeur du gouffre que l'ouragan avait creusé derrière ce mur d'eau en pleine course.

Il se précipita à la rencontre du bateau ; alors, après une pause, comme pour se ceindre les reins, Le Nan-Shan souleva sa proue puis bondit. Les flammes des lampes se couchèrent, assombrissant la chambre des machines. L'une des lumières s'éteignit. Avec un fracas déchirant, dans un tumulte furieux et tourbillonnant, des tonnes d'eau s'abattirent sur le pont ; on eût dit que le navire se jetait au pied d'une cataracte.

En bas, ils se regardèrent les uns les autres, abasourdis. " Seigneur ! Balayé d'un bout à l'autre ! " brailla Jukes.

Le Nan-Shan plongea dans le gouffre comme tombait par-delà l'extrémité du monde. La chambre des machines bascula en avant dans un mouvement menaçant, tel l'intérieur d'une tour vacillant sous l'effet d'un tremblement de terre. Un effroyable vacarme d'objets métalliques s'entrechoquant monta de la chaufferie. Le navire resta suspendu dans cette inclinaison terrifiante assez longtemps pour que Beale, tombant sur les mains et les genoux, se mette à ramper comme s'il voulait se précipiter à quatre pattes hors de la chambre des machines, assez longtemps aussi pour que M. Rout tourne lentement la tête, raide, les traits creusés, la mâchoire tombante. Jukes avait fermé les yeux et son visage en un instant devint désespérément vide et doux, pareil à celui d'un aveugle.

Enfin le navire se releva avec lenteur, en titubant comme s'il eu une montagne à soulever avec sa proue.

M. Rout referma la bouche ; Jukes cligna des yeux ; et le petit Beale se remit rapidement sur pied.

" Une autre comme celle-ci et c'est terminé ", cria le chef mécanicien.

 

Pages 136 à 138

Édition : Grands Écrivains

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