DSC02894

 

J’avais tout juste sept ans quand septembre et le mistral levaient pour nous l'étoffe colorée des cieux. Une grande et profonde vallée aux clartés d'île vit naître un jour, il y a plusieurs siècles, une éternité, le village de mes origines.

Le vent de la nuit avait chassé plus au sud d’énormes vagues de nuages, les arrachant aux sommets tout proches, les poussant comme de gros ballons blancs et ouatés dans le lit du vent.

Nous allions le matin, voguant entre deux saisons, plus près de l‘automne et de ses humeurs franches et soudaines. Le parfum acre mais odoriférant de la terre fraîchement mouillée, abreuvée inondait les coteaux tandis que les premiers rayons de soleil gagnaient enfin les ubacs ombreux et humides.

En suivant les lacis d’une route étroite, nous roulions lentement à flanc de montagne. Au loin, de l’autre côté du fleuve, les collines, les premiers vallons se perdaient dans l’infini de l’azur. Les dernières crêtes visibles qui tapissaient le ciel, aux escarpements vertigineux de roches purpurines dominaient l’immense manteau de verdure que les pentes déroulaient vers le torrent. La terre rouge, sanguine comme une orange, fluait de l’azur, semblait percer l’air cristallin des cimes et récolter ainsi de l’empyrée l’ambroisie des monts, le nectar des dieux jouissant d‘une merveilleuse arène naturelle.
La haute montagne se recueillait. Des fonds cachés et flanqués de ses ravins, le torrent mélodieux et gourmand jaillissait, retenait çà et là de délicieux calices où la viride émeraude et le clair diamant des eaux tourbillonnaient avant de s’enfuir éperdument vers la mer lointaine. Elle les avait tourné vers la lumière crue de midi afin que chaque vasque se soleillât et miroitât, qu’on les vît longtemps de tous les balcons de la vallée sauvage. L’eau rêvait bruyamment de cascades, chuintaient partout, chantait et bruissait à l’unisson du balancement ample des arbres. On eût dit qu’elle orchestrait depuis l’aube de la vie une divine symphonie, un univers changeant et envoûtant à chaque heure du jour et de la nuit, d’un bout à l’autre de la course du soleil.

Qui aurait musé par ces lieux d'antiques splendeurs eût souhaité que la rivière fût, comme l'astre de vie, immuable, fidèle au voyage et à la destinée des étoiles ...
Parvenus au village, nous nous attardions un moment sur le pallier d’une vieille bâtisse; notre maison ! j’entendis ma Grand-Mère rêver toute éveillée et conquise qui déclara : «  Ici, je verrais une grande baie vitrée, un regard plongeant sur le cours du temps qui nous regarderait tous passer, qui se souviendrait toujours de nous, qui nous rassemblerait inlassablement, aussi nombreux que nous puissions être … «
Au grenier, je découvris en passant par l’échelle meunière, le très vieux four à pain de briques pleines et pesantes, presque écroulé sur le plancher en châtaignier. D’un fenestron, au faîte de la maison qui s'offre aux tombants de la vallée, j’entendis la voix du Rizzanese emplir les coteaux et remonter les champs, apaiser sereinement la fougue de l’orage nocturne, lancer l’invite de la terre à tous les hommes de bonnes volonté.

Enfant, jamais je n’aurais imaginé, un demi-siècle plus tard, telle trahison, telles blessures affligées à la beauté, à la sérénité, à la sagesse de la nature des hommes.

Un Torrent avait fait le nid des générations. Le progrès est venu tout détruire, sans ménagement, " et pour quelques Watts de plus !

" N'oublie pas, bâtisseur de fortune, que les torrents et le ruisseau font la Mer de demain " ...

Il aimait profondément sa Terre

GHJORGHJU D'OTA

A PIEVE D'ATALA

 

Rizzanese__l_Hiver

 

DSC02320