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 Regarde, je suis ce témoin de l'éternel, je me tourne vers Paddaghju, i Sintineddi, i Stantari, e Torre, Cuntorba, Alo Bisughje è tant'altri "Testimone à l'eternu " ...

Je n'ai plus d'âge, j'arpente une ère où le vestige et le passé disparaissent sous les arbres et la terre; je vis l'étreinte des pierres et des racines, l'effondrement et le dévalement de tout ce que nous fûmes, de ce que nous devenons. Comme noyés dans l'essaim immonde de l'éphémère et de son corollaire inique : l'avoir, l'avoir entassé, aveugle, inexorablement... cette terre  n'aura plus d'avenir

!

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Les Anciens nous confiaient qu'au mois d'Août, même les boeufs se terraient et se gardaient des brûlures de l'enfer, de la fournaise des vallées, du souffle ocreux et voilé que la terre brûlée exhale vers les collines. Mais ces touffeurs sèches nous parlaient de la ronde des mois, des Saints aussi auxquels elles s'associaient et le plus souvent elles renonçaient à sévir, bousculées par l'orage et le coup de Ponant du 15 Août...

En ce jour de Sciroccu, la brise est étouffante, le ciel trop bleu, cobalt, figé depuis des jours... Le mouvement imperceptible et écrasant de l'air chargé de particules n'est plus qu'un relent suffocant que les villes répandent à perte de vue en nappes rosées, orangées et grisâtres... Et les horizons de la mer, les perles du temps originel disparaissent derrière une brume opaque, au diapason d'un gigantesque sablier d'argent saupoudrant l'infernal poison.

Au-dessus de la puissante tour de guet, un jet méprise et toise les siècles, insolent. Tandis que l'édifice se détache dans l'azur, l'enceinte circulaire ceinturée d'excréments et de fausse hygiène tâchés nous rappellent à l'instant, à la réalité des masses. Les senteurs du figuier de barbarie ne sont plus, migrent, l'évocation peine et se vautre dans la fange. Il règne tout autour l'odeur sordide des fonds de cales, de l'esclavage des temps modernes !

Je fais un tour d'horizon avec la tour comme je sillonne chaque petite  route de cette terre, du matin vers le soir et je reçois en plein coeur les blessures, les appels de détresses de ces vallons aux rares villages qui éclatent, aux demeures qui s'isolent et semblent rejeter un passé honni, ces bords de torrents que l'irrespect souille.

Je ne peux m'empêcher de parler, de témoigner au nom de la nature contre le progrès et ses révolutions morbides, dévastatrices, irrespectueuses et compromettantes. Ainsi s'érige sous nos yeux le sanctuaire de la beauté marine et agreste que les cimes pleurent de toutes leurs larmes de sel et de pierre .

Comment appréhender le progrès, les évolutions comme une seule finalité dont les tenants et les aboutissants ne se nourriraient que d' infimes avancées, confortant en toute impunité, à travers une fuite en avant effrénée mille nuisances et retombées fâcheuses ?

Oui, j'ai mal à cette terre, à ce monde, à cette île où les splendeurs me précipitent vers la souffrance, la faim, la cruauté et l'oubli qui affectent en silence les règnes végétal, animal et minéral. Je fustige cette mauvaise engeance qui obéit sans ménagement ni discernement aux travers de l'argent et contamine le monde sans le souci du lendemain, de la récolte purifiée d'avenirs.

Nature promise et si belle, symphonies marines et pastorales qui ponctuez l'opéra sauvage de la vie et de la diversité, j'entends et je vois irrémédiablement s'éteindre les notes divines de la lumière, suinter les déchets de l'homme ingrat, l'ignoble transfuge se répandre sur la terre, vers la mer avec ses eaux, ses profits usés. On y devine partout les coûts, les goûts d'une humanité en rébellion contre l'étant qui règnent en maîtres absolus...

Le long des routes, dans les vallées, vers les montagnes, en bord de mer, dans les champs, au coeur fleurissant des saisons et des torrents, partout s'entassent crasses, ordures et épaves, livrées de la machine jetées en pâtures aux yeux du passant, du pélerin, de la découverte. Que de propriètés, de parcelles à l'abandon et encombrées du labeur épuisé des hommes, au rebut...!

La ville déchoie en se précipitant vers l'azur, anarchique et conquérante, lacérant de murs de bétons les sablons ou la dune. Les voitures innombrables jonchent un sable perdu et bâtard, pulvérulent et brûlant.

En lisière, le rivage lacustre n'est plus qu'un affligeant souvenir. Baraques, enceintes, hangars, tôles, charpentes métalliques, décharges les côtoient et vers les sommets, l'activité humaine, morcelée, multipliée, fragmentée à l'infini s'accumule en barrant parcimonieusement et sûrement le rêve fertile et apaisant des coteaux.

Et mille champs roussis accueillent l'immensurable bétail de fer; plus d'arbres, aucune ombre, que le soleil mordant et une canicule collante et empesée... J'assiste aux transhumances de l'enfer sous le dais ardent d'un roi de plomb, tombé en pluies acides et en rayons diffus et mortels...

Jusqu'où ira cette folie, les perceptions limitées de l'avoir, la portée individuelle et outrancière de la propriété privée? La laideur est tolérée pourvu qu'elle soit ceinte de barbelés, d'une défense d'entrée, d'une dérisoire pancarte !!!  Voici en avant première, à l'instar de l'automobile incontournable, les prémices de l'impérialisme démographique épouvantable perpétré par l'homme contre son espace de vies. Manne des cieux, dons des dieux, beautés oubliées dans les bas-fonds de la monnaie et des systèmes, la nature paie un lourd tribut. Elle ne se relèvera pas d'une massive attaque, du virus galopant de l'homme mitant et sabotant de partout le substrat essentiel de la vie, de l'homme, " cette maladie  " !

Il faudra lentement s'y faire, accepter bientôt de traverser la terre de part en part, au milieu de quelques ruines que le béton avale, au centre de ces villages que tant d'ailleurs et d'infleuences en vogue corrompent et fustigent, lentement, sûrement, au coeur d'un fruit mûr, comme un ver !

Et les abords des villes rampent, ouvrent leurs gueules béantes, ces gouffres de métal et de verre où pullulent et se précipitent mille promesses de déchéances, de récoltes stériles et d'injustes allégeances ... Ces banlieues du commerce aveuglant, galopantes, de la productivité tentaculaire brandie pour spolier et dénaturer la chaîne et la trame des humanités, de la tolérance. On y fustige la tempérance, on excède la patience de l'éternelle Mère-Nature, et les villes vainquent les villages qui s'étaient cachés,  dans un indéfinissable chaos, un redoutable tumulte d'outre saison...

Malaises, sensations d'abandon et de lâchetés, infidélités ou trahisons, je porte le regard hagard de mon impuissance, de mes culpabilités, de mes accrocs aussi perpétrés contre l'universel. Mais acteur du système, malgré moi, je me demande pourquoi les dominants arguent avec une telle fatuité, une telle prétention, un tel mépris de l'inévitable et de la vie , investissant vilement le nécessaire progrès ... Comment le porter à de telles sphères de sophistication alors qu'ici bas, de l'insecte à la mer agonise le processus de la vie pris dans un étau d'or noir qu'aucune civilisation portée au point d'extrême rayonnement ne saurait reproduire et ressusciter

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MARIN

1ère Écriture le 18.08.2011

2 ème Ecriture le 19.08.2011