Roches, cerclées de vos chemins qui dansent,
Île, sursaut figé, soudaine solitude,
o château de la mer qui voit s’évanouir
Nuages et bateaux ! Non pas qu’elle t’épargne
Ni ne cesse jamais, l’érosion de tes jours !
Les eaux sapent sans fin le socle de tes grottes
Et vont rongeant le bras que tu tends vers la terre
Ce sont les hurlements de tes tréfonds mobiles
Qu’épouvantent surtout tes pins échevelés.

Debout quand même et toi et moi! Oui, notre jeu
Fut parfois de se voir comme des inconnus,
Car il se peut que l’amour même écarte.
Debout nous deux ! Depuis le jour de ma naissance
Tu veilles sur mon souffle et tu créas pour moi
Des formes, des couleurs qui charmèrent mes heures
Et quand chaque matin j’entrouvre les paupières
Tu songes chaque fois à vivre encore un jour.
Car n’étaient mes matins, qui saurait te refaire ?

Tu réjouis mes sens de tes métamorphoses :
Le vent vêtu d’écume et de vaine poussière,
Le ciel et ses troupeaux qui voyagent en rond,
Protée, vieux magicien des moindres changements,
Et la vie parcourue de désirs inutiles,
Le plaisir éperdu qu’allument dans le sang
Les seuls miroitements d’une pauvre apparence
Et la vertu qui n’a de gîte ni d’ami
Cherchant d’inscrire au ciel les angles de son vol.

Tout est signe à nos yeux, mais le signe ne dure !
Rocher vermeil, que pourrais-tu
Avalé par les flots de l’éternel transit ?
Même réel ton poids de pierre,
Inflexibilité de pentes et d’arêtes,
Même devenu vrai, ô roc imaginaire
Fait et parfait et n’habité qu’en rêve,
Bâti du souvenir de tous les impossibles
Et seulement à mon esprit commensurable !

O île, trois fois île au milieu de trois cercles !
Le premier sait au loin m’appeler sans répondre,
L’autre, procession des ombres égarées,
Et le plus proche empli de brouillards et de plaintes.
De la terre déjà mes yeux sont oublieux
Et glisse le reflux entre mes doigts distants,
Car du tout j’ai désir qui perce la lumière,
Moi qui demeure au fond de l’anse abandonnée,
Centre d’un arc qui me protège - et me trahit !
Qu’aujourd’hui le soleil qui devant moi descend
Me trouve encor dispos à recueillir les bûches
Pour un feu qui sera l’œil tendre de la nuit,
De mes couchants, dernier souci. Mon île,
Quand donc dormirons-nous le songe irrévocable ?
Ah, je voudrais te voir, ta pesanteur perdue,
Voguant, tel un vaisseau, au travers des ténèbres,
Sans trace de sillon dans la mer du silence,
Les mâts tordus - la voile vive !

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JOSEP CARNER

Traduction Emilie Noulet

 

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