" On était caressé d'un petit souffle que notre ancienne langue appelait l'aure, sorte d'avant-brise du matin "

F.R de Chateaubriand - Mémoires d'Outre-Tombe

 


Cela n’était pas l'été.... Et pourtant, dès les premiers rayons du soleil, il se mit à faire chaud en remontant les adrets. Nous accueillions, en ce jour amarré à l’hiver, tous les charmes de la brise marine. Et il eut fallu toute les clémences du ciel et de la mer après les dures tempêtes de décembre pour le border dès l‘aube d'une brume épaisse, de tous les songes encore en sommeil... Ces lieux pourtant si familiers, comme par magie, disparaissaient sous un voile étrange qui allait nous révéler les harmoniques des ciels ...!

  Juste avant le lever du soleil, l’aure claire et vive des vallons s’unissait aux flots paisibles de la baie, de la vaste dune qui ondulait et apaisait avec majesté la mer si froide. Au loin, les prairies marines éparses frisaient, bleuissaient lentement. Un vent léger et doux venu du large festonnait et gagnait à perte de vue l’étendue des eaux calmes de la nuit en s'approchant du rivage. Dans le jour revenu il eut été impossible de discerner l’horizon d’entre la mer et le ciel, confondus qu'ils fussent dans le même azur pâle et figé, noyé de volutes et de vapeurs.

Nous gravissions en silence un petit col, le long d'un sentier étroit et pierreux. De vieux murs accompagnaient nos pas alertes et prudents. Tout autour des oiseaux merveilleux voletaient, s’envolaient, se perchaient sur les branches des arbustes, laissant échapper leurs trilles joyeux ou emplis de cautèle. Dans le parfum naissant des jeunes asphodèles les vagues se faisaient entendre lointainement, donnant à ce tableau les nuances et le timbre symphoniques de la nature impatiente qui émerge d’une longue léthargie. Les premières fleurs commandaient à nos pas, les illuminaient...

J’abandonnais au temps les déconvenues de la durée, de l’éphémère pour me livrer sans fin aux solennels linéaments de la terre et des océans. Les rochers fantomatiques cahotaient dans la brume, les rivages et les pointes comme des lances perçaient une marée opaque et laiteuse amplifiant avec force lumière et profondeur la réalité des mondes dont nous reconnaissions les lointaines pulsations.

Marcher, se sentir libres au contact de la terre, de la glaise, du substrat originel et si fertile des sols à la rencontre des eaux nous fascinaient. Sur le ciel, les crêtes et les sommets nus découpaient la sphère éthérée lui donnant encore plus d’intensité, plus de vastité tandis que le premier quartier de lune pâlissait en se dissolvant, peinant à parcourir l'orbe céleste.

Quel théâtre se jouait ainsi sous nos yeux à la naissance des heures, loin de la foule et de ses acteurs effrénés. Et traversant l’espace, défiant le vide, planant et dominant la vallée et le golfe, un milan esquissait un territoire illimité, une contrée sans frontière, loin des barbelés et des murs d'enceinte des villes.  Alors, j’eus un instant souhaité être de ce vol matinal, embrasser d’un seul regard avec lui un pan d’éternité, oublier le moindre mot dont j’use humblement en ce moment afin de parcourir l’incommensurable souvenance des âges perdus et purs.

La mer comme le ciel engendrait ses nuages. Nous le découvrions et, si bas que nous fûssions, il nous semblait voler ! La brise marine les repoussait peu à peu ; une île inversait le sens des vents à la faveur du soleil et des plaines, des montagnes, vers d'autres nuages à naître. Et l'air filait sa laine, gagnait la vallée, une voile dense et épaisse s’étiolait, dansait, s’étirait pareille à un immense écheveau blanc. Alors la mer neigea vers les collines et les coteaux. Ils s’auréolaient de silences ouatés, ivres des senteurs iodées du large. Une indicible osmose orchestrait la naissance du jour, louait le cœur de l’hiver témoignant ainsi du sceau impérissable et souverain de l’harmonie des îles .

En vaguant à l'âme, je dédiais ces pensées aux petits enfants afin que jamais ils n'éteignissent les clartés de la sagesse, si près de la nature, de la seule vérité

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1ère Ecriture le 03.03.2012

 

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