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Toile Winslow HORNER

 

En parcourant le Gai Savoir, parvenu à la fin de l'ouvrage non sans âpres difficultés, je découvre ces poésies de l'Auteur ; elles m'interpellent et je les partage ici, dans cet espace que les vents et les flots abondent de rimes souveraines.

 

§

 

VERS LES MERS NOUVELLES

 

Là-bas _ aller là-bas, je le veux, désormais

C'est à moi-même que je me fie, à ma propre main.

 

Ouverte s'offre la mer, dans le bleu

Se veut élancer ma barque génoise.

 

Tout scintille pour moi d'un nouvel éclat,

Midi sommeille sur l'espace et le temps _

Seul ton oeil _ monstrueusement

Me fixe, ô infini !

 

§

 

AU MISTRAL

( Chanson à danser )

 

Vent Mistral, chasseur de nuages,

Mort du chagrin, pureté du ciel,

Que je t'aime, ô toi qui mugis !

Ne sommes-nous pas tous deux du même sein

Les prémices prédestinées

Au même sort éternellement ?

 

Sur les chemins glissants des rochers

J'accours dansant à ta rencontre,

Dansant dès que tu siffles et chantes,

Toi qui, sans vaisseau ni rame,

De la liberté le frère le plus libre,

T'élances par-delà les mers sauvages.

 

A peine éveillé, à ton appel

J'ai bondi aux marches des falaises

Aux parois jaunes, sur la mer.

Salut ! Déjà tu descendais, pareil

Aux claires cascades diamantines,

Victorieux du haut des montagnes.

 

J'ai vu tes coursiers au galop

Fouler l'aire unie des cieux,

J'ai vu le char qui te porte,

Vu même s'avancer ta main

Quand sur le dos des coursiers

Elle brandit le fouet comme la foudre.

 

Je t'ai vu sauter hors du char

Pour t'élancer plus rapide vers le bas,

Je t'ai vu flèche aiguë

Verticalement fendre l'abîme, _

Tel le rayon d'or perce les roses

Des premières lueurs de l'aurore.

 

Danse dès lors sur mille dos

Dos des vagues, astuces de vagues _

Vive qui crée de nouvelles danses !

Dansons donc de mille manières,

Livre _ soit nommé notre art !

Gai _ nommé notre savoir !

 

Dérobons à chaque plante

Une fleur pour notre gloire,

Et deux feuilles pour notre couronne.

Dansons comme les troubadours

Parmi les saints et les putains

La danse entre Dieu et le monde !

 

Qui n'entre dans la danse des vents,

Qui vit enveloppé de bandelettes,

Momifié, ou vieux cul-de-jatte,

Qui se comporte en hypocrite,

En Philistin, en oie de vertu :

Ouste ! hors de notre paradis !

 

Soulevons la poussière des routes

Au nez de tous les souffreteux

Effarouchons la race débile !

De ses regards apeurés,

De l'haleine des poitrines essoufflées,

Purifions toutes la côte !

 

Chassons les ternisseurs du Ciel

Broyeurs de noir, amants des nuées,

Clarifions le royaumes des Cieux !

Mugissons avec toi

O le plus libre des esprits libres,

Telle la tempête mugit ma félicité

 

Pour qu'immortelle soit la mémoire

De pareille félicité, emportes-en le témoignage

Emporte là-haut cette couronne

Lance la plus haut, plus loin encore,

Sur les degrés du ciel, vole,

Va-t'en la suspendre aux astres !

 

Friedrich NIETZSCHE

Le Gai Savoir

Ed : 10 / 18

Pages 429 à 431

 

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Tempête de Mistral  " Andrea "