Dans le rapport de possession, le terme fort c'est la chose possédée, je ne suis rien en dehors d'elle qu'un néant qui possède, rien d'autre que pure et simple possession, un incomplet, un insuffisant, dont la suffisance et la complétude sont dans cet objet là-bas. 

 

Jean-Paul SARTRE, L'Être et le Néant

1943 -  Page 681.

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Entre Challenge et Aventure NO LIMIT 

 

Ils ont embarqué à bord un " Troisième - Œil " ; un œil susceptible de vous livrer les images de l'Enfer, les reflets du Paradis, autour du Monde, passant par les trois Caps, doublant les Continents ; plusieurs dizaines de Milliers de Milles parcourus à travers  les vastes  Océans de la Planète, et, redoutant les vagues scélérates. L'échiquier de la terre et l'impensable régate, un jeu " d’Échecs " autour du globe, défiant l'empire des mers à parcourir en moins de 80 Jours, entre stratégies et fortunes !

Le Site du Vendée Globe vous donne l’accès à ces courts métrages, in Situ, au vécu des Marins en Course. Ils  s'abandonnent parfois à quelques états d'âme ; quelques confidences qui nous montrent bien qu'ils restent bien ces Femmes et ces Hommes humbles, emmenés ensemble et  solitaires aux confins d'une Épreuve nommée pour la Circonstance : Challenge.

On ne saurait confiner ou circonscrire ce vocable, ce mot aux seules dimensions et aux vaines  limites de l'exploit technologique que le Skipper, véritable ingénieur de bord, mènerait au plus haut niveau du potentiel de sa machine et de ses compétences. C'est vrai, il faut en convenir, l'Association Homme / Machine est ici déroutante, impressionnante, presque inhumaine tant les rouages de la science et de la technique sont huilés, sophistiqués, éprouvés, qui ne laissent rien au hasard ni à l'improvisation.

***

Mais la mer demeure, elle reste ce que l'imaginaire et les croyances des hommes, des marins en auront toujours fait : " un espace de liberté et de rigueur " comme le disait Victor Hugo, le paradigme essentiel où s'accotent et convergent tant de volontés, de velléités, de souhaits souvent inavoués, regroupés autour d'une toute autre vision du mondes des choses, des représentations juchées loin des carcans sociaux bridés, de l'existence grégaire au milieu de la foule.

Soit, les temps changent, les Records valsent, on va toujours plus vite, plus loin et plus longtemps ! mais les grandes étendues, elles, ne changent pas, les nuits cachent bien souvent des phénomènes que la mer et l'obscurité gardent jalousement. Et les Marins tracent à vive allure, dévalent les pentes de l'Océan, courent l'Indien comme nous glisserions sur le galbe de nos vagues rendues au rivage avec nos petits esquifs vélivoles et quasi impudents !....

Je vois aussi un heureux mariage, un ensemble tellement harmonieux ; l'homme et son Voilier, cet enfant qui a grandi, élevé dans son âme et qui à son tour le porte tout autour de l'azur, des limites de l'univers palpable. Ils vont si vite qu'ils en aperçoivent partout et sans cesse le cercle d'horizon, la rotondité de la terre, l'ellipse d'une pensée, l'orbe d'un rêve. Il sont dans la course, oui, je vous le concède et rien ne les dévie de l'objectif : arriver le premier ; mais tout dans leurs démarches, à travers mille petits riens de ces  jours de mer, les détails insignifiants qui peuplent la nuit, ne les éloignent de leur Voilier ainsi que de leurs proches, de la complétude entre l'homme, les éléments et ce mage qui sait en unir les féeries : le Voilier !

Et ils vont ensemble, lui occupé à combler voiles et carène. Le bateau, exultant et vibrant au bruissements de la  vitesse et de la gîte, disant la bonne aventure, l'osmose et la symbiose extatiques d'une glisse euphorisante, conquérante, apaisante et sereine. Ils vivent la mer, réconciliés avec l'histoire et le temps, avec la vie, ce que Moitessier confiait sur le pont de Joshua en  disant ; " ce que j'appelle vivre " ! 

Il est de ces instants de communions intenses, outre le défi total, absolu qui les anime, lorsque l'Homme et le Voilier se parlent, s'écoutent, geignent et souffrent aussi l'un pour l'autre, l'un avec l'autre, quand une moitié de la citadelle, de l'édifice, d'une cathédrale de voiles dit : " Assez ! je ne passerai pas là où tu me conduis " !... Là, l'ouragan, plus au Sud, l'inconnu et la furie ; le bateau ne supporterait pas, le Marin n'assumerait plus les commandes d'un ami livré sans retour possible au verdict des lames terrifiantes du Horn, de Bonne Espérance, de la tempête et des vagues  dressées à l'assaut des courants, des hauts-Fonds.

Alors, c'est la fortune de mer, l'avarie ;

_ Qui de lui ou de moi l'aura emporté, aurait fauté, qui de nous serait le maître fussent-on aux prises de la brisure, du naufrage, de l'abandon ?

 C'est la rupture, l'inaccessible consécration que la mer et le bateau relèguent in fine au marin. Une quête déchue, orpheline que seul l'homme traverse pour l'avoir espérée des années durant sans accrocs ni déchoir. Mon Dieu que l'image de l'avarie, d'où qu'elle vienne est dure à supporter ! Comment envisager, se préparer à  telle destinée dès lors que le marin s'élance, volontaire et solitaire, vers tant d' inconnues, côtoyant la seule éternité qu'il lui soit offerte d'entrevoir de si près ? 

Le voilier est une personne, un ami, un confident. L'observer, le regarder naviguer, en détailler les préparatifs à quais, en mer,  témoignent de toutes les attentions du marin ; il en ressent la moindre contrainte lorsqu'il le conduit, le manœuvre et l'écoute, l'écoute jusque dans les mains. Jamais ils n'accepteraient de se déprendre de leur partenaire ; se défausser l'un l'autre serait impensable. Je les regarde filer, tenir la lame et le flot, déjouer le coup de temps, afficher sans relâche l'émerveillement et la passion de la course au large. Le sillage, l'étrave, entre départ et arrivée s'illuminant sur l'azur, l’immensité.  Le voiler vole sur les flots et ce théâtre à ciel ouvert éminemment comblé de pureté, du profond respect de  la mer est  à leur portée, ils ne devraient plus faillir...

Un bateau et son marin, un serviteur de l'Au-Delà, tout deux animant les ailes des vents, s'élevant tel l'encens de la Mer, lactescences qui poudroient sous une pluie d'étoiles et un manteau de nuages, leurs éternels confidents. L'empreinte que l'eau referme n'est pas une blessure, ne laisse aucune cicatrice sur l'étendue des mers. Et la joie, la liesse de ses enfants qui vont jouant sur l'onde et vagabondant. L'océan fait le gros dos ; les marins  voient défiler sous leurs yeux toutes les îles, les  mondes ceints d'écume et de ciel. Ainsi croisent dans la paix les pèlerins !

Un voiler racé, aux lignes épurées, à la mâture altière commandant aux vents. Il voguerait sur les mers, portant loin et si haut les fards de la beauté, ces hérauts intemporels et souverains exauçant Philia et Agapé 

 

1ère Ecriture, le 12.11.2012 - Aux Solitaires -

2 ème Ecriture le 30.10.2013

 

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CE LIEN EDIFIANT, a voir absolument : 

http://www.ouinon.net/index.php?2009/09/05/414-bernard-moitessier

 

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