Par Félicité de LAMENNAIS 

Lecture à nos Petits Enfants

 

Au fond d'une petite anse, sous une falaise creusée à sa base par les flots, entre les rochers où pendaient de longues algues d'un vert glauque, deux homme, l'un jeune, l'autre âgé, mais robuste encore, appuyés contre une barque de pêcheur, attendaient la marée qui montait lentement, à peine effleurée par une brise mourante. Se gonflant près du bord, la lame glissait mollement sur le sable, avec un murmure faible et doux.

Quelques temps après, on voyait la barque s'éloigner du rivage et s'avancer vers la haute mer, la proue relevée, laissant derrière elle un ruban d'écume blanche.

Le vieillard, près du gouvernail, regardait les voiles qui tantôt s'enflaient, tantôt s'affaissaient, comme des ailes fatiguées. Son regard alors semblait chercher un signe à l'horizon et dans les nuées stagnantes. Puis, retombant dans ses pensées, on lisait sur son front bruni toute une vie de labeur et de combat soutenu sans flêchir jamais.

Le reflux creusait dans la mer calme des vallons où se jouait la pétrelle, gracieusement balancée sur les ondes luisantes et plombées. Du haut des airs la mauve s'y plongeait comme une flèche, et sur la pointe noire d'un rocher le lourd cormoran reposait immobile.

Le moindre accident, un léger souffle, un jet de lumière variait l'aspect de ces scènes changeantes. Le jeune homme, replié en soi, les voyait comme on voit en songe. Son âme ondoyait et flottait au bruit du sillage, semblable au son monotone et faible dont la nourrice endort l'enfant.

Soudain, sortant de sa rêverie, ses yeux s'animent, l'air retentit de sa voix sonore.

Au laboureur les champs, au chasseur les bois, au pêcheur la mer et les flots, et ses récifs et ses orages !

Le ciel au-dessus de sa tête, l'abîme sous ses pieds, il est libre, il n'a de maître que soi.

Comme elle obéit à sa main, comme elle s'élance, sur les plaines mobiles, la frêle barque qu'animent les souffles de l'air !

Il lutte contre les vagues et les soumet, il lutte contre les vents et les dompte. Qui est fort, qui est grand comme lui ?

Où sont les bornes de ses domaines ? Quelqu'un les trouvera-t-il jamais ? Partout où s'épanche l'Océan, Dieu lui a dit : Va, ceci est à toi.

Ses filets recueillent au fond des eaux une moisson vivante. Il y a des troupeaux innombrables qui s'engraissent pour lui dans les pâturages que recouvrent les mers.

Des fleurs violettes, bleues, jaunes, pourprées, éclosent en leur sein, et, pour charmer ses regards, les nuages lui offrent de vastes plages, de beaux lacs azurés, de larges fleuves, et des montagnes et des vallées, et des villes fantastiques, tantôt plongées dans l'ombre, tantôt illuminées de toutes les splendeurs du couchant.

Ah ! qu'elle m'est douce la vie du pêcheur ! Que ses rudes combats et ses males joies me plaisent ! 

Cependant, ma mère, quand la nuit, le grain tout à coup ébranle notre cabane, de quelle transes votre coeur est saisi ! 

Comme vous vous relevez toute tremblante pour invoquer la Vierge divine qui protège les pauvres matelots !

A genoux devant son image, vos pleurs coulent pour votre fils poussé par le tourbillon dans les ténèbres, vers les écueils où l'on entend les plaintes des  trépassés mêlées à la voix de la tempête.

 

LAMENNAIS 

Paroles d'un Croyant

In : l'Homme devant l'Océan

Proses de Mer présentées et commentées par 

Roger VERCEL 

Durel Editeur - 1949 - 

 

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