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Cet Extrait splendide de Nocturnes, Oeuvre poétique de Léopold Sedar SENGHOR , ( Édition : Seuil / Coll : Points, Pages 211 à 213 ).

 

ELEGIE DES EAUX  

 

Été toi toi encore Été, Été du royaume d'Enfance

Éden des matins trempés d'aube et splendeur des midis, comme le vol de l'aigle étales.

Été de silence aujourd'hui, si lourd de courroux sous le regard du Dieu jaloux

Te voilà sur notre destin, durement inscrit au cadran du siècle.

Les villes orgueilleuses gisent et geignent sous un ciel sans espoir

Transpercées de poisons d'éclairs, les fleuves n'ont plus source ni ressource.

Pas un verre de vin las ! pas un verre d'eau aux terrasses de transparence

Où seule l'eau étanche quelle soif d'innocence !

Feu ! Feu ! murs ardents de Chicago, Feu ! Feu ! murs ardents de Gomorrhe

Feu sur Moscou. Dieu est égal pour les peuples sans dieu, qui ne mâchent pas la Parole

- Ô neige manne aux Esquimaux, vous tornades mains fraîches au front des forêts vierges.

L'Occident l'Orient les peuples extrêmes sont couchés sur le sable, proues e pierres terrassées par l'Athlète.

C'est Pharaon d'Egypte pat la barbe et le bâton de Moïse.

Seigneur, pitié pour les dix justes, mais pitié pour la Chine pour qui enfant j'ai tant prié

Pitié pour toi qui fait fleurir le Verbe, qui ornes de guirlandes l'avènement de Mai comme une gorge noble.

 

Je vous invoque, Eaux du Troisième Jour

Eaux murmures des sources, eaux si pures des altitudes, neiges ! eaux des torrents et des cascades

Eaux justes, mais vous Eaux de miséricorde, je vous invoque un cri rythmé et sans dédit

Eaux des grands fleuves et de la mer plus vaste et de la mer plus faste.

Et toi Soleil toi Lune, qui gouvernez les eaux du mouvement contraire en qui se confond l'Unité

Je vous lamente Eaux lustrales pour l'expiation.

Que la nuit se résolve en son contraire, que la mort renaisse Vie, comme un diamant d'aurore

Comme le Circoncis quand, dévoilée la nuit, se lève le Mâle Soleil ! 

Vous aussi Eaux impures, pour que pures soyez sous ma nomination

- Le poème fait transparentes toutes choses rythmées.

Eaux des miasmes et des cloaques, vous Eaux des capitales, qui charriez tant de douleurs tant de joies tant d'espoirs oh ! tant de rêves avortés

Eaux coulez coulez coulez allez allez à la mer.

Lave le sel toute eau répandue toute eau repentie.

 

Seigneur, vous qui m'avez fait Maître-de-langue

Moi le fils du traitant qui suis né gris et si chétif

Et ma mère m'a nommé l'Impudent, tant j'offensais la beauté du jour.

Vous m'avez accordé puissance de parole en votre justice inégale

Seigneur, entendez bien ma voix. PLEUVE ! il pleut 

Et vous avez ouvert de votre bras de foudre les cataractes du pardon.

Il pleut sur New York, sur Ndyongolôr sur Ndylakhâr 

Il pleut sur Moscou et sur Pompidou, sur Paris et banlieue, sur Melbourne sur Messine sur Morzin

Il pleut sur l'Inde et sur la Chine _ quatre cent mille Chinois sont noyés, douze millions de Chinois sont sauvés, les bons et les méchants

Il pleut sur le Sahara et sur le Middle West, sur le désert sur les terres à blé sur les terres ç riz

Sur les têtes de chaume sur les têtes de laine.

Et renaît la Vie couleur de présence.

 

§

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