«…Le corps est le premier et le plus naturel
instrument de l'homme. Ou plus exactement, sans
parler d'instrument, le premier et le plus naturel
objet technique, et en même temps le moyen
technique de l'homme, c'est son corps…»

Marcel MAUSS, 1934

 

LE SURF PLAISIR DES DIEUX 

 

Et d'évoquer ces pratiques extrêmes de Glisse non tractées et tractées, mues par la seule énergie des vents et de l'eau ; et sortir du prisme réducteur des clichés, des repères qui jalonnent ou figent l'histoire de l'homme aventureux à travers ses jeux de rôles qui siéent trop, hélas ! aux systèmes modernes avant que d'honorer justement le fervent coursier de l'onde

" In water, or out of water, Duke, you were something ! " -

Keith Poletiek

 

Duke1

 

Duke Kahanamoku 

 

Je ne voudrais pas aborder encore une fois le phénomène des pratiques extrêmes de glisse par le biais des clichés, de l'histoire des sports, mais m'en allant au fil des jeux d'Amphitrite et des Néréides aux sessions quasi mystiques du Duke et de ses descendants illustres. Aborder le sujet de la Glisse comme on envoie la planche au sommet de la vague, avec la lèvre translucide ! et de là, voulez-vous, point de manuels mais que du seul vécu !

Laissons un moment les sempiternels et incontournables références livresques pour ne se consacrer qu'à la glisse, en pur esprit, telle qu'elle suscite chez le néophyte et l'as du move séduction et attrait irrépressibles..

Un univers à part, fonda-mental où l'homme renouerait à la source avec de lointaines racines océanes. Le monde aux essences de la mer, animé du pouls sidéral qui bat à l'unisson de celui de l'homme, selon les immuables lois de la gravitation et de l'orbite des astres en parfaite conjonction. Quelle serait la nature de cet appel si ce n'est la Nature elle-même qui tend de nos jours à disparaître, blessée, défigurée, délaissée pour les grands espaces urbains ou spoliée. La vague et la mer où noyer un peu la lie de la vie, le souffle qui l'eût ôtée, en un éclair de cristal tubulaire et magique... ô évanescence, ma vision, ma Lyre !

Mais plus profondément, comme s'il en était de l'indicible, du seul ressenti dont les mots peinent à en circonscrire l'étendue ! De ce recours à d'autres formes indues de témoignages et d'expressions galvaudés, laissons  le libre-cours à l'imaginaire fécond dans son acception à la fois gestuelle et spirituelle caracolant dans les sphères de la création, de l'inhabituel, de l'imprévu et surtout de l'adaptation  non codée au milieu hostile des lames et de l'abrupt ! 

L'adaptation comme cirque quasi virtuel où le glisseur devient à part entière Acteur premier d'une relation au monde privilégiée et totale, qu'il assume jusqu'aux confins de son être, entre déchirement et renouement,  de la terre vers le large et la déferlante... La découverte et l'aventure qu'il prépare afin d'entrer en résonance avec les forces des éléments, la complexion de l'univers. Une cosmogonie palpable lentement bâtie qui n'aurait de cesse d'infirmer un mode de pensée, de rapports à l'étant, indissociable d'un tout et que le partage offre à la simple beauté, à l'émerveillement, à la crainte, à l'effroi parfois masqué par la séduction, les mystifications de l'envol et de la chute, de la complexion.

Il est dans l'univers sibyllin de la glisse une part de plus en plus grande dévolue à l'abnégation ; ce  seuil quasi mystérieux que l'aventurier côtoierait en le méritant, et où la  sensibilisation à la survie dans un  milieu matriciel et régénérateur prendrait tout son sens. Un Tout de clartés fluant vers la quête d'une harmonie passagère et unique, propre en toutes les nuances du mot. La volonté prégnante de tutoyer la pureté, la vérité irrévocables de l'instant, l'exposition de l'être qui comme d'un don s'oublie et honore l'énergie magnifique ; ainsi de lui rendre la grâce de l'onde et de l'orbe. Car seule la mer garde sans jamais reprendre celui qui l'aime et la respecte, humblement ! 

Ainsi d'un pacte, d'une allégeance sans condition, d'un serment dont d'aucun ne se déprendrait sans faillir ni  démériter aux scènes célestes qui le révèlent et le fondent ici bas parmi ses pairs. 

Alors, pourquoi toujours rappeler, raviver le phénomène de mode inhérent à nos sociétés de consommation, que l'intellectuel  documenté voudrait toujours coller à la peau du chevalier des vagues intuitif ? Pourquoi et comment accepter de cadrer les Glisseurs dans les moules communs de l'uniformisation des moeurs et des pratiques, des clans  ? Et même s'il en eût été ainsi, exclusivement, partiellement, devrions - nous pour autant en tirer de basses conclusions, bien incomplètes, totalement inexactes ou inégales suivant les communautés et les lieux, les époques ! 

Au-delà de tout l'héritage passé, le Glisseur est un être avant tout tourné vers l'avenir ; qu'il fût dans les vagues ou dans l'attente d'un lourd challenge, il s'attèle à ce que sera d'une part l'épreuve, l'engagement, le don de soi et d'autre part au fruit de l'échange à venir ... le plus fructueux qu'il lui soit donné d'espérer, de construire, d'entretenir, au coeur de la féerie, entre osmose et symbiose, partition et élément prépondérants de la grande symphonie de la mer.

Et de là, la gestuelle comme une main prophétique pour écrire l'euphorie de l'être total,  ce corps épris d'âme,  indissociable entité allant jusqu'au bout de la pensée, en conscience, traduire de somptueux rapports homme - nature, sans qu'il eût été besoin de recourir aux représentations des modèles, des usages dévoyés, des mobiles, des modèles et moteurs catalysant la distinction et l'appartenance à quelques élucubrations de parade quelles qu'elles soient. Et de grâce, évitons l'étiquette facile, l'obsolescence des irréductibles hédonistes, en marge du devoir et de l'ordre, cultivant le jardin de l'Eden perdu en fumant et en buvant ... 

Pour autant que des phénomènes puissants d'appartenance aient bien cours, il n'en demeure pas moins que les motivations principales  et durables qui poussent le glisseur à être fidèle au monde de la vague seront à rechercher ailleurs, plus nobles, essentielles, immanentes,  ancestrales et tellement subjectives, tellement éprises.

Arrêtons-nous un instant, non à la confrontation de l'homme face à la vague, à l' Océan, à la très haute ou très complexe rotation, à l'excès du spectacle, mais soulignons alors  l'accomplissement durable de la personnalité, l'affermissement du caractère, l'assouvissement d'une passion aussi exigeante que l'amour entre deux êtres.

Que l'image, l'évocation, le souvenir même émouvant d'une aventure avec la mer, gratifiante ou non, compromette en un instant le cours du temps, la signification  et la raison d'un moment privilégié d'existence dont pour rien au monde l'aventurier de l'extrême n'aurait délaissé les opportunités de libertés et de révélations, que pour lui l'univers s'écroule.

Je souhaiterais ici rendre compte non des dominantes sociales qui président à l'Esprit, à la pratique sans concession  de la Glisse mais bien plus  approcher des logiques intimes , psycho-affectives  monopolisant la volonté  du sujet jusqu'aux limites du possible et de l'effacement de soi. Il est comme une absence, au bord  de l'infernal, du paradis, de la limite azurée que le seul Glisseur perçoit, au terme ou à travers les circonvolutions de son geste quasi fatal ! le sport, l'émotion, l'espace ; mais plus encore, ici, le jeu, la mort , la violence, évoquait Bernard Jeu au fil  de deux ouvrages remarquables ; nous y sommes, le geste, un désir hautement sublimé, non refoulé mais amoureusement mûris et choyé comme la prunelle de ses yeux. La forme aussi extravagante et ouvragée d'un corps libéré de toute entrave, loin des canons de la norme classique et obsolète, loin des codes de pointage sévères ou sectaires, le corps toujours audacieux, entreprenant, reflet de la volonté comme autre représentation du monde pour paraphraser A. Shopenhauer... Un autre corporéité, indéfiniment recomposée, presque esthétique et structurante aux détours des semonces de l'élément, d'un dialogue fructueux et envoûtant, au coeur même du mouvement, de la trajectoire, du déséquilibre, invariants  incontournables du vivant.

De là, une sorte d'appels et de réponses entre les forces de la Nature et le glisseur le poussant toujours à l'extrême point de tension et de rencontre comme s'il n'eût jamais souhaité d'écart ou de différence entre l'onde et un sillage calligraphié !

Ces yeux avisés qui de l'information des sens au décryptage immédiat de l'en-soi, telle une seconde nature étonnante, orchestrent et affinent la pantomime marine muette, esquisse les contours d'une intention osée, à vérifier et pour en cueillir les fruitions... Ainsi de redécouvrir l'espace - temps des quatre dimensions de l'instant,  sans autre durée qui ne vaille l'antre  cristallin ou la relance, le milieu hostile mais opportun et où libérer dans les airs ce surcroît de fusion, de créativité spontanée à laquelle le Glisseur ne s'attendait plus dans ce monde trop rigide et carré. Une occasion d'achèvement passager, initiatique, un risque qui eût aussi ravi l'âme, assouvi le plus ancien des désirs : voler, être du vent, elfes parmi les oiseaux, léger et inventif, comme le ressouvenir des paradigmes perdus et des grandes harmonies déclinant leurs chants vierges et l'infini.

Voilà peut-être et aussi la nature des messages autour desquels oscillent les pôles des Surfeurs en phase avec leur milieu marin peuplé de rêves anciens fédérateurs ; ils dialoguent encore et toujours avec le règne sous-marin, les créatures pélagiques, les vents et les vagues accourues de très loin. Et de cet accord des Mondes, ils se hissent au plus secret, au plus lointain de l'iris de la mer qui les regarde et les emporte avec elle le temps d'une frange d'éternité.

Le Surfeur aura perçu  la mémoire de l'Océan : les vastités fluides et mouvantes sans aucune limite le délivrant de toutes les contraintes et où exprimer le sentiment, la volonté, une liberté consentie et sans compromis. L'univers du mythe transcendé entre légendes et tragédies qui deviendrait éminemment ludique et fascinant tandis que disparaît peu à peu le carcan des nécessités et des besoins, des servitudes qu'imposaient la mer et qu'auront connues nos ancêtres  matelots, mousse et pêcheurs d'antan

 A DECOUVRIR CE SPLENDIDE CD DE LONDON  GRAMMAR

 

Une sorte de lieu de pèlerinage où les générations pactiseraient autour du grand et noble dessein de la mer retrouvée.

Enfin et à jamais, le sentiment de tracer sur les flots les mots d'un poème où fidélité et vérité invitent l'adepte de l'azur. Perpétuellement en devenir, glisser au diapason de  l'horloge céleste sans jamais en heurter le ballant. Et sur le cercle incessant de la renaissance des vagues, des enfants, êtres premiers,  redessinent en glissant la quiétude de la planète bleue !

 

MARIN

Glisseur - 1 ère Ecriture le 06.09.2013 -

 Un texte, une réflexion  que m'auront inspiré la Vidéo ci-dessous de CATTAZEN : " BITHIA " et aussi, bien sûr, mes rapports à l'Océan.

 

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LAIRD HAMILTON  SUR LA VOIE DE LA LEGENDE