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En tout arrière -  plan, le Sémaphore domine ; sous le vent :le phare de  Pertusatu ! Le  temps défile, proche des cadences d'Antan ... La flotte sous Spi et Gennaker  égraine la mémoire des  Falaises de craies... 

 

UN DÉPART AU PORTANT

 

Un départ inhabituel pour la 20 ème Édition du Tour de Corse à la Voile. Il  devait marquer les mémoires. Les vents, le hasard, le vote des skippers en auront décidé ainsi. La veille, le Libecciu souffla assez fort en s'engouffrant dans le Détroit des Bouches de Bunifazziu. Avec son cortège de brumes éparses, une lumière particulière, le vent doux de la Corse concédera au dernier jour des préparatifs et des essais, à l'arrivée des derniers équipages, ces clartés que les hautes falaises réfléchissent par delà- le dédale du vaste archipel et du Parc Marin International des Bouches de Bonifacio. La nuit s'offrit au vent d'Ouest, plus frais, lavant le ciel comme l'eût fait le puissant Mistral de Provence...

En ces dernières heures de la matinée, les rafales, animent le fond du port, les voiliers et les bateaux à quais s'agitent, on s'affaire très sérieusement à bord. D'une panne à l'autre chantent les haubans, les gréements sifflent, quelques voiles ferlées à la hâte faseyent ; un équipage enfin prêt manœuvre puis quitte au moteur l'antre paisible cernée de blancheur et d'abrupt. Les voiliers glissent dans un silence convenu par les vents comme s'il en eût toujours été ainsi. Alors du cérémonial marin habituel auquel nous convie, bon pied bon œil, la cité des falaises. On rapporte que dehors le vent d'ouest fraîchit déjà ; il tutoie 25 Nœuds dans les risées, plus frais, plus droit que la veille ; la nouvelle se répand, on ajuste les voiles d'avant... la mer est à la houle qui bat les falaises dans les transparences de l'air automnal et matinal, odorant l'iode et l'immortelle de Corse. Un cirque grandiose nous attend : couloir antique, étrange passage qui égrène indéfiniment les heures  qui passent, qui défilent.

Un à un, les équipages se suivent, empruntent le large goulet, se dirigent  vers la pleine mer ; nous coudoyons leur sillage et découvrons à l’aplomb de la Grotte St-Antoine la flottille éparpillée et ses 68 équipages en lice. Scène grandiose où les voiles et les mâtures dominent le cimetière marin, s'incrustent sur fonds de falaises comme si un parchemin froissé gravait sous nos yeux l'empreinte d'une folle poursuite au cœur des flots. La ligne de départ est signalée, entre la falaise, au départ  de l'escalier du roi d'Aragon, et la bouée, le bateau jury, dans le Sud du vaste Torrione, édifice génois surplombant la mer de la Haute-Ville. Les bateaux croisent leur route, cherchent à se placer, s'évitent, s'esquivent, virent de bords sous grand-voile seule dans le contre jour aveuglant. Les skippers mesurent les conditions du départ et d'un commun accord feutré obéissent au vent en remontant vers le petit phare de la Madonetta.

En arrière, les monts de la Trinité épaulent ceux du Massif de Cagna, dévalent en un seul et même élan vers l'azur des profondeurs. D'entre la terre métamorphique et l'enclave sédimentaire  primaire, une fresque à ciels ouverts oscille d'un bord à l'autre ; translocation étrange entre deux mondes, invitation au voyage ;  le moment du départ est déjà là !... Les époques, les ères  viennent de faire un long périple. Vision, impression, inclination que seuls les sens, les gens de mer à flots restituent et traduisent sans dire un mot. Là, sous nos yeux, les jeux de l'homme concilient deux mondes par-delà fluidité, mouvances silencieuses  et figements. Une sorte de trait d'union reliant le ciel et la mer, la mer et le ciel par le jeu fugace des harmonies multicolores que l'énergie magnifique et tutélaire déploie sur la ligne d'horizon.

Au fil de l'onde, la flottille s'organise ; la voici, tantôt arborant l'envergure d'une vraie flotte, amassée et regroupée au vent, tantôt cherchant au plus près les zones où celui-ci adonne franchement. Il importe tant d'envoyer la bonne voile d'avant au moment opportun, dès le coup d'envoi de la course... puis tracer  vigilant, au petit largue ou par le travers vers la ligne à l'instant du signal, sans retard ; cela donne confiance à l'équipée... On sait le devant des falaises défavorisé : la réflexion des vagues, les révolins perturbant l'écoulement du vent menacent de ralentir le bateau, d'enfermer une stratégie risquée !

Alors, comme un charroi de coques et de voiles entremêlées, dansant au gré de la longue houle, les voiliers fusent en ordre de marche, s'étirent d'Ouest en Est, se rapprochent, distendent ou resserrent leurs écarts le temps d'une risée. Pas un bruit, pas un cri ; l'écoute seule et attentive des signaux, l'exploitation précise des repères pour un départ de course au cordeau dépeignent maintenant le tableau. Les équipages coordonnent leurs tâches, le bateau l'exige, les marins acquiescent et s'exécutent. La flotte semble s'être alignée, effleurant une frontière imaginaire à ne pas transgresser !

Ce sera donc un duel au portant : rare et toujours très impressionnant ! d'Est en Ouest, une option à ne pas manquer parmi tant d'autres qui se multiplient suivant les vents et le sens de rotation retenu autour de l'Île... Une envolée pour cette 20 ème Edition du Tour de Corse abandonnant à l'émerveillement le défilé des voiliers au plus près des falaises resplendissant sur le ciel.

Une procession marine haute en couleurs que la craie et les blocs engravent durablement. Une forêt de mâts d'où claque et retentit la manœuvre des " matelots "... Je dis matelots afin d'évoquer l'époque de la marine à voile lorsque tant de gabiers, de marins, de mousses, de matelots présidaient partout dans le monde, quelles que fussent les conditions de mer,  à la conduite des voiliers les plus majestueux et prestigieux, ces vaisseaux qui assuraient et orchestraient tout simplement l'existence d'antan en rythmant d'une autre façon la vie et ses cadences. Aujourd'hui, hélas ! la pratique de la voile n'est plus qu'aux loisirs, à la croisière-plaisance, à la course-croisière, plus rarement aux évasions de l'aventure solitaire ou familiale, il faut le dire, réservée à un public initié ; ainsi le veut et dicte la mer.

Les bateaux ont hissé leurs plus grandes voiles, prennent de la vitesse, planent pour certains tandis qu'à l'horizon se dessinent les îles de l'Archipel : Cavallo, Lavezzi, Maddalena, Ichnusa dans le Sud-Est, vers le Nord, déjà les Cerbicales et la haut île du Toro. Une voile insaisissable retentit en bruissant, entraîne un bateau à la gîte, un équipage change d'option, d'autres rivalisent de vitesse, une écoute lâche.

Alors, là, sur le bateau suiveur, je ne peux oublier ces veilles musicales emplissant les nuits du Festival de résonances lointaines et de pensées africaines. C'est décidé, sur l'eau, retentiront les voix et les rives d'un continent, d'un pays d'Afrique Occidentale, au seuil des deux hémisphères et que je voyais, encore enfant, défiler sous mes yeux. La longue et haute houle de l'Atlantique Sud accompagnait alors nos dérades de pêcheurs intrépides, à bord d'une pirogue en Okoumé, au large du Phare de Gombé, en pleine zone de convergence intertropicale, où nous risquions l'orage et la tourmente diluvienne !

Nous poursuivons maintenant les embarcations les plus rapides. Jérémie assure et se fraie un chemin entre les bateaux, les doublant avec assurance ... En arrière monte le cœur de la Course. Par instant, on n’aperçoit plus que les voilures dansant, fantomatiques et dépeuplées, les coques happées par la houle tassant la silhouette des coursiers. L'arène est magnifique ! aucun apparat si ce n'est la présence, la prestance des voiliers mus par la seule énergie des vents et de la houle qui les poussent. Les flots sont d'un bleu cru, vif et chaque voile, chaque ballon semble reposer sur la mer, vaciller et rebondir sur les flots et les ondes d'une houle plus lointaine allant s'amortissant, s'apaisant.

Les premiers filent à vive allure sous le vent et au largue, se rapprochent des Îles Lavezzi ; ils rivalisent avec le flux réel, le souffle des Bouches si bien que le gennaker faseye, sur son bord d'attaque, malgré l'excellence du barreur qui négocie tout. Quel spectacle, quelle bordée lorsque la carène décolle et déjauge, laissant derrière elle une traînée pure que l'azur aussitôt referme et confond sur le ciel. Une superbe voilure orange ouvre si grandes les portes de l'Orient, se prend à glisser seule sur l'écume et l'onde diaprée ... quand la houle tente de rattraper l'équipage en feignant de submerger les francs bords... Un salut, ils cinglent déjà, au Nord : le Cap et ses rivages de schistes verts, une redoutable passe : A Giraglia ! 

Tout paraît irréel, flotter dans l'air comme par enchantement ! Il était une fois une histoire de ballons rouges, multicolores à lâcher dans le ciel, un vol de colombes !...

MARIN En toute première Écriture le 28.10.2013, au beau milieu de la Flottille, un jour de Départ du Tour de Corse à la Voile, aux pieds des hautes Falaises de Bonifacio.

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