Un Extrait de ce Romancier, de ce livre magnifique ; à partager avec cet Artiste complet, tout à la fois poète, philosophe et musicien - entre autres dons - Une écriture fluide, tellement profonde et sensible pour la Mer, l'Océan, la face aujourd'hui meurtrie de nos mondes surfaits !

 

" Mais après, quelque part, ça se finit " 

 

( ... )  C'est ainsi qu'Elisewin descendit vers la mer de la plus douce manière du monde _ seul l'esprit d'un père pouvait imaginer cela _, portée par le courant, tout le long de cette danse faite courbes, d'hésitations et de pauses que le fleuve avait apprise en des siècles de voyage, lui, le grand sage, seul à connaître la route la plus belle, la plus bienveillante et la plus douce pour arriver jusqu'à la mer sans se faire de mal. Ils descendirent, avec cette lenteur décidée au millimètre près par la maternelle sagesse de la nature, se faufilant peu à peu dans un monde d'odeurs, de choses et de couleurs qui dévoltait jour après jour, avec une extrême lenteur, la présence lointaine, puis de plus en plus proche, du ventre énorme qui les attendait. L'air changeait, et changeaient les aurores, et les ciels, et la forme des maisons, les oiseaux, les bruits, et les visages des gens, sur la rive, et les paroles des gens, sur leurs lèvres. L'eau glissant vers l'eau, délicate caresse d'amour, les anses du fleuve comme une berceuse de l'âme. Un voyage imperceptible. Dans la tête d'Elisewin, des sensations par milliers, mais légères comme des plumes qui volent.

Aujourd'hui encore, sur les terres de Carewall, tous racontent ce voyage. Chacun à sa manière. Tous, sans l'avoir jamais vu. Peu importe. Ils ne cesseront jamais de le raconter. Pour que personne ne puisse oublier combien se serait si beau si, pour chaque mer qui nous attend, il y avait un fleuve _ l'imaginer, l'inventer _ et nous poser dans son courant, avec la légèreté de ce seul mot, adieu. Ce serait merveilleux, vraiment. Elle serait douce,la vie, n'importe quelle vie. Et les choses ne feraient pas mal mais s'approcheraient, portées par le courant, on pourrait alors les frôler, puis les toucher et seulement à la fin se laisser toucher par elles. Se laisser blesser, même. En mourir. Peu importe. Mais tout serait finalement, humain. Il suffirait de l'imagination de quelqu'un _ un père, un amour, quelqu'un. Lui, il saurait en inventer une, de route, ici, au milieu de ce silence, sur cette terre qui ne veut pas parler. Route clémente et belle. Une route d'ici jusqu'à la mer  ( ... )

 Alessandro  BARICCO 

OCÉAN MER 

Édition : Albin Michel

" Tu ne l'éteins pas, la mer, quand elle brûle dans la nuit " 

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