CHRONIQUE 

 Ce commerce de l'azur devient insultant pour la Terre ...

Les vagues de la houle lointaine pansent le rivage ! Festons ouatinés, lanugineux  des silences de l'écume ; la brise dissout dans les brumes vernales l'écho des brisants mordorés. La mer et la terre, là, loin de tout, à l'abri des tombants et des blocs, la terre, encore préservée des hideurs d'une modernité sans pareille et galopante.  

1963 !

Je ne reconnais plus les lieux. Le vieux village de pêcheurs  a disparu, cernés d'edifices ignobles et disparates, se disputant quelques balcons au ras des flots, sur la roche des rivages que l'on a comblé de béton pour y gagner d'immondes dalles suspendues... On y mange dès les beaux jours loués. Des rouleaux glauques, sur la plage d'un bourg fantôme, tentent d'éclairer un dimanche terne et triste malgré le soleil de midi ; vaines illusions, les lieux ont été trahis, arasés, détruits, dénaturés, dépossédés de leur âme d'antan ! Le Tuf a bousculé la dune pour y garrer  foule ! etainsi,  gagner trois dizaines de mètres pour ne pas marcher ! Les contructions sont sur le sable ...

Des poteaux difformes poussent çà et là, dévalent vers les pannes en aluminium. Où sont  l'ancien petit port de pêche, l'anse sableuse, les bouquets de tamaris et le croissant d'algues protecteur ?  Les vieilles barques de jadis ont disparu, les pontons sont gris métallisés et les bateaux aussi ... En arrière plan, de splendides cordons de sable ocre ont été confisqués ! enceintes en agglomérés obligent, bâties sur la plage : insolentes impunités ornées de palmiers ! on s'octroie ainsi l'espace privé de la propriété, aux dépens des influences tutélaires de la mer. Ici, on méprise les injonctions de la Nature, on s'impose ; alors, la mer, me diriez-vous ? La pointe est conquise, personne ne passe, que le pouvoir  d'un certain de confisquer le cap, la pointe, bien en vue ... La loi : on l'écrase, on la tue !

L'été sera juteux !... mais  l'hiver demeure, livré aux miasmes en tout genres recouvrant et peuplant hameaux et villages de détritus, aux yeux et au su des aveugles, d'une cécité galopante et complice... Mobile homes, caravanes moisies et entassées, bateaux, remorques, engins inusités, jonchent les sols cultivés des anciens. Les cours d'eau, envahis de ronces lianes, vomissent dans la mer une eau fétide et douteuse, au seuil du lucre ! Les hauts pylônes zèbrent le ciel de câbles lourds. De toutes parts, la terre, une destination de rares authenticités se meurt ! là, sous nos yeux, en quelques décades, qui ne vit plus que les  trois mois de l'été ! Les villégiatures ont barré le littoral, recouvert les collines. On construit à tout va, sur le sable, on pousse même les dunes pour s'y flanquer, sans aucun souci d'intégration au site, de préservation de l'espace commun !

C'est la grand-messe au plus riche, au plus possédant, a mieux placé, la surenchère à l'anachronisme au pays de la pierre blanche et des bois insulaires magnifiques ! Qu'importe, le béton et l'excavateur dominent, règnent sur la côte ; les pétrodollars auront mieux fait et réussi leur conversion ! ...

Pourquoi intégrer, quelle valeur, quelle vertu aurait encore la beauté, le charme, la complétude exemplaire de la Nature ? Quelques rares îlots d'intégration, hélas ! surgissent du lot commun des somptueuses et laides bâtisses de la très haute aisance  ...

Voilà le vrai visage de l'ingratitude, du mépris dont la Nature paie les frais, irréversiblement ! cette Nature qui ne peut parler, comme l'animal voué à l'eclavage, à la faim, aux souffrances !...

Bientôt, la CORSE, ainsi  de Monaco  à Palavas, de Barcelona à Tarragona, arborera les mêmes rivages, avec par si, par là, quelques réserves, ces  enclaves inaccessibles à pieds, en guise d'aléchante vitrine ; un regard furtif et bref entre deux maisons en guise d'authenticité et de faire-valoir. Au bord des flots, que s'arrogent les terrasses artificielles, l'injonction de quitter sur le champ les lieux nous attend !...

Terre de prébendes  et de passe-droits, où le littoral, la mer, les cordons sablonneux ne valent que leur pesant d'euro et de fécondes spéculations...

Alors, les émissions télé bien comme il faut associeront l'image rare au chant ancestral, et l'on continuera de louer la plus proche des Îles lointaines, comme il en fut de ces Îles que l'on dit Françaises ! Le commerce des îles à la carte à certes un bel avenir  ! Mais sur le dos de la terre, certainement, une terre qui chaque jour se couvre de verrues immondes, de forfaits, d'irrespects patentés, le tout, assorti des plus fantoches promesses électorales ...

Ainsi du poids de l'argent, de l'éphémère vision des choses, de la plus-value érigée sur la Terre des Anciens qui nous aura été cédée vierge, fertile et féconde, aussi généreuse et authentique qu'un originel printemps ! Beautés souillées, pouvoirs insensés et infamants de l'hydre d'argent, passe-droits révoltants qui de tous les côtés dilacèrent ces terres d'exceptions, jusqu'où faudra-t-il aller pour se rendre enfin comte du désastre perpétrés contre le temps, la nature, et, en définitive, contre les hommes de demain et leur Île ?

Que l'on cesse de chanter Kallisté, lorsque l'on voit, depuis maintenant 5 décennies, la terre et le littoral lentement se fermer, se hérisser de constructions illicites, les chantiers gigantesques et jamais finis envahir et de mîter les campagnes, les abord des de villes et des hameaux, les murs en parpaings de partout aligner leurs forteresses ! Il arrive aujourd'hui de longer la mer sans jamais pouvoir la regarder, ni saisir une photo...

Entre les carrières gigantesques qui font tomber les montagnes, qui destituent le point de vue de massifs entiers, les torrents que l'on détourne, que l'on métamorphose en canaux de Lorraine, les zones industrielles non masquées qui conquièrent des plaines entières, l'initiative privée non maîtrisée, quel visage recouvrera demain notre Île, si ce n'est celui de l'anarchie en voie de développement, en voie d'envahissement !... En attendant les terribles incendies de l'été, voici en quelques pensées les pentes sur lesquelles nous nous trouvons, n'en déplaisent aux contradicteurs qui fermeraient les yeux sur l'existant, le chancre qui rampe, la manne de l'immobilier dévastateur contaminant l'esprit de la Terre et les noces de la Mer ! Car on peut innover, bâtir, développer, s'enrichir, mais dans le droit fil du Respect de la Terre et des Rivages ! Là serait le vrai visage d'une Île !

GHJORGHJU D'OTA