J'ai dans ma chambre une aquarelle 
Bizarre, et d'un peintre avec qui 
Mètre et rime sont en querelle, 
- Théophile Kniatowski.

Sur l'écume blanche qui frange 
Le manteau glauque de la mer 
Se groupent en bouquet étrange 
Trois nymphes, fleurs du gouffre amer.

Comme des lis noyés, la houle 
Fait dans sa volute d'argent 
Danser leurs beaux corps qu'elle roule, 
Les élevant, les submergeant.

Sur leurs têtes blondes, coiffées 
De pétoncles et de roseaux, 
Elles mêlent, coquettes fées, 
L'écrin et la flore des eaux.

Vidant sa nacre, l'huître à perle 
Constelle de son blanc trésor 
Leur gorge, où le flot qui déferle 
Suspend d'autres perles encor.

Et, jusqu'aux hanches soulevées 
Par le bras des Tritons nerveux, 
Elles luisent, d'azur lavées, 
Sous l'or vert de leurs longs cheveux.

Plus bas, leur blancheur sous l'eau bleue 
Se glace d'un visqueux frisson, 
Et le torse finit en queue, 
Moitié femme, moitié poisson.

Mais qui regarde la nageoire 
Et les reins aux squameux replis, 
En voyant les bustes d'ivoire 
Par le baiser des mers polis ?

A l'horizon, - piquant mélange 
De fable et de réalité, -
Paraît un vaisseau qui dérange 
Le choeur marin épouvanté.

Son pavillon est tricolore ; 
Son tuyau vomit la vapeur ; 
Ses aubes fouettent l'eau sonore, 
Et les nymphes plongent de peur.

Sans crainte elles suivaient par troupes 
Les trirèmes de l'Archipel, 
Et les dauphins, arquant leurs croupes, 
D'Arion attendaient l'appel.

Mais le steam-boat avec ses roues, 
Comme Vulcain battant Vénus, 
Souffletterait leurs belles joues 
Et meurtrirait leurs membres nus.

Adieu, fraîche mythologie !
Le paquebot passe et, de loin, 
Croit voir sur la vague élargie 
Une culbute de marsouin.

 

Théophile GAUTIER 

Emaux et Camées 

1852

096

La Néréide et le Dauphin 

Mosaïque de Carthage