DSC02111__1_

Texte Revu le 28.03.1026, 1 ère Ecriture avant que de n'être plus que flot, parmi les flots ... 

 

Au large, cette Île semblait naviguer ; elle se détachait sur l'azur et ses abîmes ; ainsi de l'étrave qui eût fendu le flot contraire, divisant la mer, défiant les
vents violents. Depuis les confins du Cap, l' île et la terre  enchâssaient un bras de mer où s'engouffrait de forts courants et le gros temps. D'une rive à l'autre,
puissante et houleuse, poussée par le vent fou des montagnes et des détroits que l'on croise l'hiver, la mer lumineuse et hérissée dérivait en magnifiant deux mondes ...
Détaché de la Terre-mère, comme un lointain souvenir et un dernier adieu qui l'eussent à jamais marqué, ainsi allait ce petit havre 
altier et tant esseulé. Tombants diluviés, os friables de la terre, dévalements cyclopéens, vertigineuses strates, eussent été les hérauts insignes de
l'éternel clivant les abysses. De hautes vagues ceignaient ce rocher de schistes en le fouettant. Elles y imprégnaient le cours  des millénaires dans un 
silence sidéral !
En toile de fond, des ciels changeants que les nuages et l'océan calligraphiaient depuis l'immémorial commencement ; indéfectibles augures, longues écharpes d'aubes pour des tempêtes finissantes.
L'île verte et la terre-mère se regardent, se reflètent et déclinent tour à tour l'indicible figement, la mouvance inextinguible et azurée qui les
révèlent aux communs accords du Tout ; immensurables métamorphoses que l'on ne saurait voir qu'à la lueur vacillante des mots, depuis la
nuit des phares, de l'exil. Je demeurais là, émerveillable, longtemps abrité des froidures du Ponant ; une anfractuosité de rochers pour ultime asile répercutait l'écho des lames et du ressac. Le grondement des
brisants et des bourrasques me submergeait ; je contemplais un tableau de maître aux moires perses. Les rivages ondulaient dans les brumes de l'embrun. Les
fonds métamorphiques conviaient les paupières à l'orée d'un songe profondément bleu où dansaient de rares luminances ; pareille scène me fascinait ...

Je ne pus alors m'empêcher de combler ce bras de mer, cet intervalle ; il me fallait relier deux points que l'éternel distance et embrasse, partir et, qui sait, ne plus jamais  revenir
... Comme un lien recouvré, une quête étrange, je pressentis là-bas  comme une présence, une route déjà tracée, sans doute par excès d'abandon, de souffrance et de tristesse indéfinies. Je me destinai à risquer la solitude et ses lointains de sels en me livrant aux éléments.


Ô plénitude des  harmonies, que n'aurais-je osé pour y surprendre un geste de la main, une parcelle de terre réellement habitée ? et l'auréoler, la
contempler à travers les atours et les délires de la mer en cheveux, tout blancs !... Que m'importait la véhémence des vents, l'engeance rude  des lames
tempétueuses ! Il fallait s'élancer, ne plus redouter les fortes rafales et les vagues. Une île, une thébaïde, une oasis dans un désert de flots éperdus,
point unique parmi les multitudes qui  passent et ne se retournent pas. Des âmes jadis avaient partagé l'immensité de la veille, affronté les frayeurs de l'obscur en guidant la navigation des marins et des gabiers. 

Une vieille tour résiste. Un phare lui fut accoté ; depuis longtemps déshumanisé, il  accompagne toujours  les aventures et le quotidien des navigateurs. Ces édifices juchés au plus haut de l'île, face aux vents dominants, trônent obstinément entre anachronisme et paradoxe : ce ne sont hélas plus des moulins aux ailes  enivrées de brise et de Zéphyr ! ainsi des menées humaines, de la guerre et de la paix qui vont l'amble, inexorables !...
Défiance, amour, barbarie et conquête se partagent la chaîne et la trame du vivant ; ainsi des voix tutélaires de la mort ... pauvres chimères en leurs
champs désespérés de survie !...

Les oiseaux marins s'obstinent et  convolent : ultime repos avant le grand saut par-delà les saisons, allégeance rédemptrice
qui leur eût vallu l'éternel retour ... En cet antre de paix et de silences consentis, un choeur oscille inlassablement entre noces et lointaines migrations ;
illusions, visions, le sait-on vraiment ? les années abdiquent et ne sauraient l'affirmer ; alors, errer, abandonner, incruster un vieux regard, hier ou
demain, fuir sur l'esquif ténu d'un souhait, au fil de l'attente, de l'espérance ; se mettre déjà en chemin et par la longue route, gagner inexorablement
l'autre rive !...
Marin, tu vogues et fabules au gré des vents quelques paradis perdus. Point n'est besoin des artifices de l'hélice et de la vapeur, de l'horloge et ses caprices !
Une aile te suffit pour renouer le lien des racines du ciel tranchées !...
Le sais-tu ? on parlera toujours de Lui comme du , " Vieil Océan " , certes ! mais que ne laisse-t-il pas à l'envi les vents, les ciels, la terre et ses
éclats le recomposer afin de nous enchanter, de nous ressourcer !... En route par le vaste sanctuaire, au coeur du tumulte, je m'interrogeai ; j'en oubliai
tous les dangers ...
Alors, je L'apostrophai ; voici en quelques mots le  monologue qui m'eût valu cette bordée périlleuse et insensée ...


_ Dis-moi, " Vieil Océan ", pourquoi les hommes auront-ils fait de tes passes immenses, de ces bras de mer ouverts sur le coeur et l'espérance,
les funestes dédales propices à toutes les ignominies ? Que ne leur aurais-tu pas opposé qui eût évité ces conquêtes odieuses et tant de massacres, ces ignobles traites  !
Pourquoi avoir failli aux missions des fécondes  rencontres et du partage prodigue ?  par les divines harmonies, t'être laissé souiller par le sang des Empires meurtriers
? Ô  combien sublimes pourtant   les desseins de l'amour que les hommes de bonnes volontés auraient gravés et abandonnent encore  sur ton parchemin inaltérable ?

_ Mais de toutes ces
blessures, ces plaies que tu refermes aussitôt, sans qu'elles n'aient jamais été soignées ni pansées ... Que recèles-tu désormais, " vieil Océan ",
si ce ne sont de funestes marées, l'irrévocable mémoire faussement ondoyée brandissant clairement ses citadelles d'argent ... Les hommes t'auraient-ils déjà
vieilli à l'aune de leurs fards infâmes ? rebelle-toi, " Jeune Océan ", récuse le parjure et l'infamie,  recouvre l'immarcessible bleuité  de tes suprêmes essences ...

MARIN - Pensées en Mer - Folles dérades, au large de l'existence ...

 

DSC02128