" Comment vivre sans inconnu devant soi ?  "

R. CHAR 

Un Extrait, tiré de Fureur et Mystère, une Oeuvre magnifique du Poète français :  René CHAR. La mer y est évoquée avec toute la profondeur, la légèreté et la poésie qui en émane et inspire tant d'auteurs depuis les temps les plus reculés de l'Ecriture, bien avant et sûrement, à travers les rites, les mythes, l'art épousant les gestes et les contours merveilleux de l'Oralité. Partageons cette très belle Citation de l'Auteur, à mon sens l'une des plus belles et à retenir...

192 

La mer et son rivage, ce pas visible, sont un tout scellé par l'ennemi, gisant au fond de sa même pensée, moule d'une matière où entrent, à part égale, la rumeur du désespoir et la certitude de résurrection.

In Feuillets d'Hypnos  - 1943 - 1944

 

S2

 

 

LE REQUIN ET LA MOUETTE 

 

Je vois enfin la mer dans sa triple harmonie, la mer qui tranche de son croissant la dynastie des douleurs absurdes, la grande volière sauvage, la mer crédule comme un liseron.

Quand je dis : j'ai levé la loi, j'ai franchi la morale, j'ai maillé le coeur, ce n'est pas pour me donner raison devant ce pèse-néant dont la rumeur étend sa palme au-delà de ma persuasion. Mais rien de ce qui m'a vu vivre et agir jusqu'ici n'est témoin alentour. Mon épaule peut bien sommeiller, ma jeunesse accourir. C'est de cela seul qu'il faut tirer richesse immédiate et opérante. Ainsi, il y a un jour de pur dans l'année, un jour qui creuse sa galerie  merveilleuse dans l'écume de la mer, un jour qui monte au yeux pour couronner midi. Hier la noblesse était déserte, le rameau était distant de ses bourgeons. Le requin et la mouette ne communiquaient pas.

O vous, arc-en-ciel de ce rivage polisseur approchez le navire de son espérance. Faites que toute fin supposée soit une neuve innocence, un fiévreux en-avant pour ceux qui trébuchent dans la matinale lourdeur.

Le Poème Pulvérisé 

1945 - 1947

 

173

Il en va de certaines femmes comme des vagues de la mer. En s'élançant de toute leur jeunesse elles franchissent un rocher trop élevé pour leur retour. Cette flaque désormais croupira là, prisonnière, belle par éclair, à cause des cristaux de sel qu'elle renferme et qui lentement se substituent à son vivant.

In Feuillets d' Hypnos - A  Albert Camus. ( 1943 - 1944 )

 

FASTES 

 

L'été chantait sur son roc préféré quand tu m'es apparue, l'été chantait à l'écart de nos qui étions silence, sympathie, liberté triste, mer plus encore que la mer dont la longue pelle bleue s'amusait à nos pieds.

L'été chantait et ton coeur nageait loin de lui. Je baisais ton courage, entendais ton désarroi. Route par l'absolu des vagues vers ces hauts pics d'écumes où croisent des vertus meurtrières pour les mains qui portent nos maisons. Nous n'étions pas crédules. Nous étions entourés.

Les ans passèrent. Les orages moururent. Le monde s'en alla. J'avais mal de sentir que ton coeur justement ne m'apercevait plus. Je t'aimais. En mon absence de visage et mon vide de bonheur. Je t'aimais, changeant en tout, fidèle à toi.

La Fontaine Narrative -  ( 1947 ) 

§