REFLEXION  

 

 

 

SANTORIN 

Penche-toi, si tu le peux, sur la mer obscure, oubliant
Le son d'une flûte sur des pieds nus
Qui parcourent ton sommeil dans l'autre vie, l'engloutie.

Sur ton dernier coquillage, écris, si tu le peux,
Le jour, le nom, le lieu
Et jette-le dans la mer, qu'il y disparaisse.



Nous nous sommes retrouvés nus sur la pierre ponce
Regardant les îles nées des flots,
Regardant les îles rouges s'abîmer
Dans leur sommeil, dans notre sommeil.
Nous nous sommes retrouvés nus, ici, inclinant
La balance vers l'injustice.

Talon de la vigueur, vouloir sans faille, amour lucide,
Desseins qui mûrissent au soleil de midi,
Voie du destin au bruit de la jeune paume frappant l'épaule ;
En ce pays qui s'est brisé, qui ne résiste plus,
En ce pays qui jadis fut le nôtre,
Rouille et cendre, les îles s'engloutissent.

Autels détruits
Amis oubliés
Feuilles de palmiers dans la boue.

Laisse, si tu le peux, tes mains voyager
En cet angle du temps avec le bateau
Qui toucha l'horizon.
Quand le dé frappa l'aire,
Quand la lance frappa la cuirasse,
Quand l’œil reconnut l'étranger,
Et se tarit l'amour
En des âmes percées ;
Quand tu regardes à l'entour et que tu trouves
Partout les pieds fauchés
Partout les mains inertes
Partout les yeux obscurcis ;
Quand il ne reste plus rien à choisir, pas même
La mort que tu désirais tienne,
En écoutant quelque grand cri,
Le cri même du loup,
Ton dû ;
Laisse tes mains voyager, si tu peux,
Détache-toi du temps trompeur,
Et sombre
Comme sombre celui qui porte les grandes pierres.

§

Georges SEFERIS

Traduit du grec par Jacques LACARRIERE et Égérie MAVRAKI
 POEMES  1933-1955

Edition /Gallimard

 

Maleas

TOILE CONSTANTIN MALEAS