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Il est des rencontres que l'on n'oublie pas ! Un matin d'hiver, alors que le solstice fêtait le retour de  la lumière sur l'obscurité. Nous croisions au large d'un vaste golfe. La mer était tempétueuse. De longues traînées d'écume filaient sous le vent ; un vent qui cardait une mer lanugineuse, follement  échevelée, si blanche. Tribord amure, nous allions  à grande vitesse sur un tout petit esquif et le flot traversier rendait cette navigation encore plus aléatoire. Soudain, à notre  vent, au plus creux d'une lame, un splendide dauphin solitaire surgit, de profil ! c'était un grand dauphin : une large silhouette, une créature majestueuse, aux moires rares et grisées. J'eus le temps de l'apercevoir dans toute sa longueur ondulant amplement avant de regagner l'immensité silencieuse de l'azur. Le regard perçant, une prunelle de jais, l'oeillade étincelante, il afficha une expression  que jamais je n'oublierai tant elle me fit d'effets ; sensations inexplicables, indicibles, hors du temps. C'est ainsi ! Il me sembla que le grand dauphin eût souhaité graver l'image de notre rencontre, d'une scène aussi fortuite qu'improbable qui mûrira dans notre mémoire abyssale... Une salutation comme un dernier au-revoir, un rendez-vous, une chance peut-être de nous retrouver un jour :  qui pourrait vraiment  le dire ? 

Aujourd'hui, voici un autre témoignage, certes moins intime mais tout autant remarquable, insolite, surprenant, inattendu ; la mer recèle dans son infinité une foule de choses que l'on ne saurait voir ; ne mérite-t-elle pas qu'on lui prête davantage attention ? Certainement, et, pour causes : quels univers !... Entre les oiseaux de mers, les cétacés, les Dauphins et tant d'autres manifestations de la vie, elle ne laisse jamais de nous émerveiller, de susciter en nous de perpétuelles craintes, de pérenniser des mystères fabuleux, antiques ... enfin, de nous émouvoir comme des enfants, malgré notre âge qui va

 

Le vent hâlait le Nord-Est d'un quart, une Tramontane froide de printemps ; regain de l'hiver qui n'abdique pas ! Printemps qui se fait attendre afin que l'on embrasse enfin   les atours et les fards du renouveau !... Les oiseaux marins animaient l'immensité azurée de leur vol ludique, féerique.

La mer n'est jamais  seule ! L'homme s'esseule, y consent, fuit, se terre, s'Ex-Île, dérive ! Il est vrai que le dédale, le labyrinthe se prêtent parfaitement, non à la fuite, mais à ces réclusions que l'on souhaiterait perpétuelles. Comme il est parfois pénible de  s'en retourner de l'errance, de la réclusion volontaire pour replonger dans le bain de l'indifférence ! Aussi impitoyable fût-elle, la mer attire et fascine plus qu'elle ne repousse ; le marin l'aura compris qui recherche en elle  ce sursis miséricordieux où s'abreuver de splendeurs originelles et si vraies ... En cela, la mer n'est pas indifférente ! elle donne et consent, nous lui devons chaque jour de l'existence que les éléments ouvragent et parfont, ceints d'horizons.

La mer et le vent creusaient de profonds sillons. Les embruns volaient ; brumes du coup de temps flouant les vastités de l'éther vers l'Orient. Un soleil franc dardait déjà de hauts rayons mais la froidure d'un air si profond, si clair en ôtait toutes les providentielles caresses. Soudain, à la lisière du bleu de la mer et du ciel, surgit une masse sombre. Oblongue, luisante, elle s'éleva au-dessus des crêtes et des lames en réalisant un bond prodigieux, ample, ondoyant avec élégance. La créature domina un instant l'antre  du bruit et du chaos, puis disparut. La mer se referma sur elle, gardant le secret du monde du silence et son foisonnement de possibles. 

Un sentiment  étrange d'abandon, une impression de départ, l'étreinte d'un adieu m'envahirent alors. Je ne parvins pas à m'expiquer ce ressenti, ce manque brutal qui s'opéra sur la mer, cette ligne d'horizon désormais sans espoir de rencontre ! Que devenaient pareilles évolutions à travers  ces grands espaces et leurs hôtes  qui lentement connaissent l'exode vers le large et les profondeurs, abdiquent pour se cacher des hommes et de leurs hélices meurtrières...

La mer tonnait, les îles pétrées aux blocs mordorés accordaient à l'éternel le sens d'une migration solennelle. Qui peut ouïr le chant des baleines, tenter d'interprêter le code hiératique des cétacés, concevoir pareille ode à  la vie en essaims  qu'ils vouent à l'Océan si ce n'est ce faisceau de la récompense, cette gratitude  qui comblent à la fois une mémoire collective et éclairent notre cap, depuis la Mer, jusqu'au Ciel, en boucles tant harmonieuses

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 MARIN 

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