CINQUANTIEMES_HURLANTS

 

 

( ... ) Après quelques jours de  navigation, il commence à faire froid, de plus en plus froid. C'est ce que je redoutais  le plus, je suis frileuse. Nous cavalons dans les quarantièmes rugissants, les très fameux, et attaquons les cinquantièmes hurlants, non moins fameux. Et là, le monde devient tout autre. Les étoiles brillent de mille feux, la mer gronde comme un ogre, les vagues énormes font le tour du monde, comme nous, en toute liberté, sans obstacles, sans caps, sans terres pour les arrêter, sans âme qui vive à l'horizon, juste celle des marins comme nous. Il neige parfois, et le pont se couvre alors de vingt centimètres de poudreuse. Nous ne manquons pas une bataille de boules de neige.

Nous ressemblons un peu à des épouvantails. Seul le bout  de notre nez dépasse de notre harnachement. Avec cagoule et ciré, impossible de nous différencier. D'ailleurs, à mes heures perdues, j'ai brodé avec des fils de cordage de couleurs différentes le nom de chacun sur son bonnet. Il me reste quelque chose de mon passage chez les bonnes soeurs, où l'on voulait faire de moi une bonne épouse et une parfaite ménagère.

Nous croisons parfois des icebergs. On dévale les pentes des vagues, c'est la grande cavalcade, la chevauchée fantastique. Le chauffage du placard des cirés est en panne. Les duvets sont trempés et glacés. Impossible de se reposer : tout est mouillé et il neige toujours. Gabbay, le chef, est hors quart avec Gaby, embarqué au poste de navigateur. Ils montent sur le pont pour les manoeuvres, qui nécessitent souvent la présence de tout l'équipage, car il  y a vraiment beaucoup de vent. Nous naviguons toutes voiles dehors, tout dessus, à fond.Nous faisons trois quarts de trois heures de trois personnes. Trois heures sur le pont, trois heures de veille en ciré à l'intérieur, prêts à bondir pour une manoeuvre ou pour du renfort, lovés, serrés l'un contre l'autre afin de se réchauffer sur un sac à voile humide, et ensuite, trois heures de dodo. Ca me  change du rythme habituel, en solo ou en double sur les multis. Un vrai train-train s'installe à bord, avec tout ce monde. Chacun son tour, on prépare la bouffe, on fait la vaisselle. On joue aux carte, on lit. Nous manquons de lecture et partageons les romans d'aventures ou les policiers, cinquante pages par cinquante pages - une vraie tournante littéraire ", plutôt divertissante. Nous avalons les méridiens, et nous atteignons après une trentaine de jours le continent austral tant recherché, tant convoité au  XVIII siècle ( ... )

Florence ARTHAUD 

Extraits / Un vent de Liberté 

 

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( ... )  

Je barre vingt deux ou vingt trois heures sur vingt quatre, n'ayant pas prévu assez de gazole pour recharger les batteries. Je plane, j'existe dans une autre stratosphère, une autre réalité. Je vis sans aucune nouvelle du monde des vivants, un peu sauvage, un peu animale, un peu philosophe - un tout petit peu -, un peu spirituelle. Les minutes et les heures s'enchaînent et se suivent. La nuit, tous feux et instruments éteints, je barre au feeling, en suivant les étoiles. Le jour, je me laisse guider par le vent sur  la joue et par les penons, de petits brins de laine accrochés dans les haubans pour indiquer la direction du vent. Je mets le pilote automatique deux demi-heures par jour pour dormir, et un quart d'heure pour rallumer mon GPS et me situer sur la carte. Mes pensées s'évadent loin. Il fait chaud, très chaud, la vie prend un rythme sans surprise. La mer est toujours la mer. Du bleu, du bleu partout, à l'infini. Le soleil se couche toujours à l'Ouest, c'est rassurant, immuable, éternel ( ... )