Les mots cruciaux revêtent leur majuscule ! Le langage est celui d'un initié ; quant au fond, il rejoint  les sphères de l'immensurable. L'évocation témoigne de la Mer et de son Emoi... Splendide lignes d'une prose poétique dont l'Auteur des Grandes Odes parfait ici sa verve marine.

L'Inhabitable, l'Indifférent ... A Paul Claudel non plus, dans les ténèbres de la nuit, l'Océan n'est point tendre. Mais vienne le port ...

CORSICA...GO56

 

Comme on ne peut manger, je remonte à la dunette, un morceau de pain dans la poche, et je joins, titubant, assourdi, souffleté, de violentes ténébres et le bruit sans lieu de la confusion. Séparant mes lèvres dans la nullité, j'y conduis une bouchée aveugle, mais bientôt, partant de la lueur de l'habitacle, mes yeux, peu à peu, habitués, reconnaissent la forme du navire, et au-delà, jusqu'aux limites de l'horizon rétréci, l'Elément en proie au Souffle. Je vois dans le cirque noir errer les pâles cavaleries de l'écume. Il n'y a point autour de moi de solidité, je suis situé dans le chaos, je suis perdu dans l'intérieur de la Mort. Mon coeur est serré par le chagrin de la dernière heure. Ce n'est point une menace  vers moi brandie ; mais simplement, je suis intrus dans l'inhabitable ; j'ai perdu ma proportion, je voyage au travers de l'Indifférent. Je suis à la merci des élations de la profondeur et du Vent, la force du Vide ; avec le bouleversement qui m'entoure, aucun pacte, et la poignée d'âmes humaines que contient cet étroit vaisseau, comme un panier de son se dissiperait dans la matière liquide. Sur le sein de  l'Abîme, qui, prêt à m'engloutir, me circonvient avec la complicité de ce poids que je constitue, je suis maintenu par une fragile équation. Mais je  descends, pressé d'échapper  à la vision de tristesse, dans ma cabine, et me couche. Cap au vent, le bateau se lève à la lame, et parfois, l'énorme machine, avec ses cuirasses et ses chaudières, et son artillerie, et ses soutes gorgées de charbon et de projectiles, se rassied tout entière sur la vague comme l'écuyère qui, prête à bondir, se ramasse sur les jarrets.

Mais le jour qui suit, avant qu'il ne finisse, voit entrer notre navire à un port retiré que la montagne enclôt come un réservoir. Voici, de nouveau la Vie ! Touché d'une joie rustique, je me reprends au spectacle ininterrompu de cette exploitation fervente et drue qu'elle est, naïvement originale du fonds commun, cette opération assidue, multiple, entremêlée, par laquelle toutes choses existent ensemble. Dans le moment que nous affourchons nos ancres, le soleil, par les échancrures de la montagne qui l'occulte, dirige sur la terre quatre jets d'un feu si dense, qu'ils semblent une émission de sa substance même. Avant qu'il ne les relève, verticalement, vers le ciel illimité, le Roi, debout sur la crête ultime, l'oeil de nos yeux, dans le miséricordieux éploiement de la Vision visible, à l'heure suprême, avec majesté, fait ostension de la distance et de la source. J'ai pour bienvenue cet adieu, plus riche qu'une promesse ! La montagne a revêtu sa robe d'hyacinthe, le violet, hymen de l'or et de la nuit. Je suis saisi d'une allégresse basse et forte. J'élève vers Dieu le remerciement de n'être point mort, et mes entrailles se dilatent dans la constatation de mon sursis.

Je ne  boirai point, cette fois, l'Eau amère.

 

Paul CLAUDEL 

- Connaissance de l'Est - 

VICTOR_HUGO_

 

TEMPÊTE – BARQUE FUYANT SOUS LE VENT -