Nous reviendrons sur quelques uns des passages de la Navigatrice et la   " Petite Fiancée de l'Atlantique ". Elle qui  avec tant de simplicité et de force relate le Grand Large, ses ecchymoses à la moire bleutée, ses vents déraisonnables qui l'eurent fait chavirer et passer plusieurs fois à l'orée de l'au-delà, de cette mort qu'elle craignait plus que tout. Florence ARTHAUD vivait intensément la Liberté, cette liberté chère à C. Baudelaire dont il créditait les hommes épris de mer et  bien sûr, les marins coureurs d'océans, mariés aux  grandes étendues de la nuit où miroitent d'autres étoiles.

Cette nuit-là, la mer ne voulut pas de Florence ARTHAUD ;  découvrons ses pensées alors qu'elle se maintenait à flot, à 15 Milles de Maccinaghju, dans une eau  à 16° C, loin de tout, si proche  de l'après, en cet ailleurs entier et fluide  qui l'aura pourtant comblée plus qu'aucun homme n'eût pu le faire à ses côtés, une vie durant ! 

 A la mémoire de cette grande dame de la Mer et des Océans, à la Petite Fiancée de l'Atlantique happée par le tragique destin des airs.

CSC...GO56

 

Florence_Arthaud__1_

 

"  La mer qui fut toute ma vie, qui m'a tant appris. La mer, mon combat pour la liberté. La mer qui engloutira mon dernier soupir. La mer qui m'emportera dans le mystère de ses profondeurs.

Je dois remuer les jambes pour ne pas couler. Nager, nager. Lutter contre cette peur qui voudrait me paralyser. Je vais mourir, c'est sûr, mais quand ?  Dans combien de temps ?  A quel miracle pourrais-je me raccrocher ? J'essaie de ne pas penser. Je cherche presque malgré moi un signe d'espoir. Toujours rien, l'horizon est vide, la mer est noire. Seul signe de vie, le halo  de Macinaggio. Là-bas, les gens vivent. Ils dînent, regardent la télé, dorment, dansent, font l'amour pendant que moi, je me noie ! Jamais je ne pourrai arriver à la nage jusque-là. Sans ces faibles lueurs, l'horizon est totalement vide. Je me tourne en tous sens. Rien, Je suis à quinze milles au large ; pas un signe de vie autour de moi. La peur que j'éprouve n'a rien des frayeurs que je rencontre en course. Ces frissons-là, ces montées d'adrénaline, je les recherche !  sur les océans, même déchaînés, on reste projeté vers cet horizon qui, invisible ou non, signifie la vie, l'existence intense, limpide, et sans aucun doute l'éternité. Si je n'avais eu cet amour des grands frissons, je serais restée chez moi, j'aurais pris un travail comme tout le monde. Et j'aurais fait du tricot !  "

 

" Je me souviens de cette tempête affrontée lors de ma première Route du Rhum, en 1978. J'avais tout affalé. Dieu que la mer était belle ! En 1986, lors de ma troisième Route du Rhum, avec mon catamaran Energie et Communication, j'avais encore essuyé un  très mauvais temps. Une terrible tempête m'avait frappée. Mon bateau - un catamaran de vingt cinq mètres - se cassait ;  il se tordait dans tous les sens et se fissurait. Je marquais les cassures  au feutre noir pour voir comment elles progressaient. Malgré cette violence des éléments et les dangers courus, jamais le sentiment de la beauté qui m'entourait ne m'a quittée. J'éprouvais un bien-être mystique, pareil sans doute à celui que peuvent éprouver les moines. Habitée par une véritable paix intérieure, réconciliée avec le monde, je nageais dans le bonheur. Plus rien n'avait d'importance, hormis le fait d'exister, tout simplement. De vivre. Libre. Délivrée. Je savais bien sûr qu'il ne fallait pas chavirer. Je restais des  heures à contempler la mer déchaînée. Je me souviens des aurores australes dans les cinquantièmes hurlants. Ces rais de lumière rouge, verte, blanche, qui s'élèvent vers le ciel pour converger au zénith, m'invitaient à reconnaître qu'il devait bien exister, là-haut, un chef d'orchestre pour diriger cette merveille !  " 

 

FLORENCE ARTHAUD 

Cette nuit, la mer est noire

Extraits 

Edition  / ARTHAUD 

 

Florence_Arthaud_son_journal_sur_la_Route_du_Rhum_article_landscape_pm_v8