LE MARIN CHANTE LES CASUARINAS

 

On les voit sur les petits mornes de la Barbade

arc-boutés en brise-vent, aiguilles pour ouragan, 

mâts où flottent les écharpes de voiles déchirées ; 

lorsque j'étais vert comme eux, je me disais

que ces cyprès appuyés contre la mer

qui emportent là-haut sa rumeur dans les branches

n'étaient pas de vrais cyprès, mais des casuarinas.

Le capitaine les appèle cèdre du Canada.

Mais cèdres, cyprès, casuarinas, 

qui les nommait ainsi avait une bonne raison, 

à voir leurs corps ployés gémir comme des femmes

après la tempête, quand un shooner rentre au port

avec la nouvelle qu'un marin de plus est mort.

Jadis le son de " cyprès " avait plus de sens

que celui des verts " casuarinas ", quoique pour le vent

tous les chagrins qui les ploient se valent, 

puisque ce sont des arbres sans autre souci

que de s'élancer au ciel ou garder une tombe ; 

mais nous vivons selon nos noms et il faudrait 

être un colonial pour saisir la différence, 

pour comprendre la douleur d'histoire contenue dans les mots,

pour aimer ces arbres d'un moindre amour et croire : 

ces casuiarinas ploient comme des cyprès, sous la pluie

leurs cheveux pendent comme ceux des veuves de marins.

Ce sont des arbres classiques, et nous, 

si nous vivons selon les noms voulus par nos maîtres, 

en les singeant bien nous pourrions devenir des hommes.

 

§ 

Derek WALCOTT 

Le Royaume du Fruit-Etoile

Edition Circé

 

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