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A TROIS MÂTS

 

 

Il  fait très chaud ! la brume de beau temps s'est emparée de la ligne d'horizon. Les Cyclades sont encore loin... Mais les Îles Eoliennes déjà se devinent, avant de parer la Maddalena et la Gallura plus à l'Est, au sortir des prestigieuses Bouches de Bonifacio.

La mer est d'un bleu profond, au vent, vers la risée0La brise d'ouest vient de se lever, fronce la mer. Soudain, puis lentement, l'imposante voilure surgit, apparaît, glisse en silence sur  l'azur. Foc en l'air, clinfoc, grand foc et trinquette bômée dominent la colline qui peu à peu libère, révèle l'imposant voilier. C'est une Goélette franche à trois mâts. Avant que le vaisseau n'apparaisse dans sa superbe, les hautes voiles de flèches  soulignent et parfont une à une et plus bas trois vastes brigantines, ces grand-voiles des gréements auriques taillées en trapèze que  supportent une bôme massive à l'envergure majestueuse, surtout  lorsqu'elle est enverguée  sur le mât d'Artimon.

Toutes voiles dehors, la goélette fuse  au grand largue vers le Détroit, entre deux Îles majeures. Et pourtant elle semble ne plus bouger ; image arrêtée un instant  marquant le coeur de ces transports que l'émoi et l'illusion  affolent.

La sous-barbe plonge dans l'eau ; le gaillard d'avant pèse sous une rangée de voiles dont l'amure, capelée sur un immense beaupré,   élance la silhouette de ce vaisseau d'un autre âge aux lignes nobles et épurées.  Des voiles qui vont chercher le vent si haut, au plus près, qui enivrent le chant de l'étrave !

Une vague se dessine en dessous du puissant franc-bord, fuyante et aussi discrète,  témoignant ainsi d'une pureté des lignes de la coque  qui se prolonge jusqu' à la poupe et s'élance à nouveau loin et haut en arrière pour mieux  fuir et  étaler les hautes mers.

Il est assez rare de rencontrer ce type de vieux gréement toutes voiles dehors empruntant le grand détroit de Bonifacio. Le moteur a remplacé l'harmonie qui prévalait jadis entre les marins et la mer et que les vents invitaient à la belle saison des voyages. Sans autres témoins qui eussent trahi à l'entour  notre époque, nous nous serions crus à la fin de l'avant-dernier siècle, longeant ces rivages intouchés, croisant vers ces latitudes où les saisons évoquaient avec effusion parfums et  horizons sereins des Îles de la  Grande Mer, un autre temps qui ne sera plus jamais aussi charmant.

Choc des mondes, bousculades et tourments d'une ère où le grand luxe, la voilure du faste, l'exigence rigoureuse du Yachting d'antan croise au coeur de la détresse des migrants et des naufragés ! La mer à la fois souveraine et sépulcre. Les grandes étendues anoblissent  le dessein pacifique de la croisière et de la marine à voile ou mènent  à son terme la folie des hommes sans avenir parce qu'insoumis et libres !... Affligeante réalité, comme un anachronisme grimant l'horizon et  les  champs clairs  des marins qui vont en paix, pour la paix et la rencontre

!

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