PATRICE_FRANCESCHI

 

PREMIÈRE PERSONNE DU SINGULIER

 

Voici un court Extrait du recueil de nouvelles de  Patrice FRANCESCHI,

Prix GONCOURT 2015  !

Un livre aux quatre récits poignants ; on ne peut lâcher cet ouvrage,  abandonner le court d'une narration menée d'une plume de maître en la matière. Nous choisissons ici cet extrait, d'abord parce que l'histoire  relate une situation où le père, commandant d'un Brick, pris dans l'ouragan, aura a prendre une tragique et  fatale décision qui engage la vie de tout l'équipage d'un navire marchand.

Il  est contraint à abandonner son propre fils à l'Océan, suite à une chute du grand-mât où Tim s'engage pour rabouter un hauban filé qui menace le gréement.  C'est un fils adoré, futur second. Terrible sort, en conscience que celui de cet homme traversé par une lame meurtrière, dont il ne se remet pas aussitôt de la blessure béante, du cri qu'elle lui arrache dans les ténèbres, au-delà du " fanal arrière qui s'éteint " ... Décision irrévoccable dont aucun marin n'excécute l'acte de trancher le dernier lien qui relie Tim au grand voilier couché dans la tourmente et exposé aux coups de boutoirs de toute la mâture abattue par les vents.

Sans doute, reviendrons-nous sur cette nouvelle, avec un autre extrait, tant la précision, la concision, la maîtrise de l'évènemment en mer, sur un vieux Gréement de surcroît ne laisse aucune part à l'improvisation, à la surenchère ! mais quel sens du détail, quel vocabulaire précis, autant de chronologie dans les faits et les manoeuvres : c'est là remarquable ! En serait-il autrement, lorsque l'on sait et mesure les odyssées de ce grand Nomade-Aventurier, Écrivain, lancé à travers Terres et Océans, à la poursuite du Soleil ; mais pas celui que nous sommes portés aisément à voir, à rechercher ! 

Magnifique Ouvrage, Mr FRANCESCHI qui interpelle et ne laisse pas se rendormir le lecteur, surtout lorsque vous le confrontez à l'issue dramatique de la dernière nouvelle qui nous plonge, il faut le dire, dans la désespérance de l'inaction face à l'horreur des Nazis, de la Déportation, de la Shoah. C'est là un grand livre, essentiel, comme un repère ! oui, à la " première personne du singulier " ; un singulier aux horizons abyssaux et tout à la fois à portée de la main, quelque soit le Ciel qui nous enchâsse et nous étreint en ce bas monde

Corsica...Go56

 

 - EXTRAIT -

 

" ... Le 22 décembre au soir, Klavensko dit en prenant son quart : " Je sens dans tous mes poils qu'une tempête se prépare, garçons ... Par ma foi, je crois bien que nous n'allons pas pouvoir manger à Noël ..." 

Et l'on connut à bord une première nuit de souffrance. La mer se fit si grosse que La Providence semblât prise sous le feu roulant d'une artillerie ennemie ; chaque vague était comme un boulet de canon venant se fracasser contre la coque dans une explosion d'écume. L'onde de choc de ces impacts courait de l'étrave à la poupe dans des craquements sinistres et le brick tremblait de toutes ses membrures. L'équipage, qui en avait vu d'autres, ne se troubla pas : on installa les lignes de vie, on verrouilla les écoutilles et les portes étanches, et l'on ferma partout les tapes d'acier des hublots ; à minuit cependant, Flaherty fit réduire la toile de moitié, puis de moitié encore à l'aube quand Mackney vint prendre son quart. Les bordées de manoeuvres ne s'accordèrent aucun repos et on s'affaira toute la nuit du haut en bas de la mâture, dans une obscurité totale que plus aucun éclair ne traversait. Quand le jour parut enfin, on ne courait plus que sous trinquette, huniers fixes et brigantine à deux ris ; à l'anémomètre, le vent était à presque 9 Beaufort mais ne paraissait plus forcir. La pluie cessa d'un coup ; on en profita pour manger double ration de biscuits, boire du rhum comme il est d'usage en pareille circonstance, et l'on  prit ensuite gaiement un troisième ris à la brigantine.

Malgré tout, le navire continua de filer ses quatorze noeuds toute la matinée ;  il courait furieusement  sur la crête des vagues et, dans chacun  des creux de la houle incroyable qui s'était emparée de l'océan, le pont disparaissait entièrement au  milieu de bouillonnements impressionnants ; on ne distinguait plus alors que les deux mâts de la Providence, comme directement plantés dans la mer - et ce spectacle saisissant aurait renversé le coeur de quiconque n'aurait pas connu l'extraordinaire résistance du brick, car celui-ci rejaillissait chaque fois de la mer sans mal, son mât  de beaupré presque tendu vers le ciel. On voyait alors couler sur ses flancs des avalanches liquides pareilles à  d'immenses coulées de nacre qui ruisselaient dans un mugissement plus fort que celui du vent lui-même. Puis tout recommençait dans le creux suivant où le navire se jetait de toute sa puissance.

En poste à la vigie avant, Tim, arrimé à la bôme de trinquette, hurlait de joie sous ces trombes d'eau.

 

... "  Le baromètre chute à toute allure, annonça Mackney d'une voix préoccupée. Avons-nous jamais vu ça, capitaine ? " ...

 

A SUIVRE DANS L'OUVRAGE LE DENOUEMENT DE CETTE FORTUNE DE MER

 

Patrice FRANCESCHI 

Première Personne du Singulier 

Goncourt 2015 de la Nouvelle

UN FANAL ARRIÈRE QUI S'ETEINT 

Pages 38 à 40 _ Édition  POINTS - 2015 -

 

 

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TOILE / IVAN AIVASOVSKI - Peintre de la Lumière  -

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