ALBERT_CAMUS_

 

 

" J'ai toujours eu l'impression de vivre en haute mer, menacé, au coeur  d'un bonheur royal "

Albert CAMUS 

Aparté pour  le Premier Homme, rendu  à New York  ! Vertiges de l'Absurde, doute, raison, limites :  l'auteur de la Peste, juché entre l'Exil et le Royaume se confie. Albert CAMUS ou le Poète-Philosophe, ces deux extrêmes dont il parvient à relier les rives comme le marin lucide vainc l'Océan ! un océan  qui le caractérise si bien ! 

Une pensée immense qui aussitôt nous manque, manqua aux Mondes, comme un rêve, un songe, Eluard, l'Albatros maudit meurtri, une vérité  couchée sur la grève de la poésie et du coeur immarcescible... Jamais philosophe,"  essayiste  ", romancier n'eût autant sollicité tout ce que l'amour recèle de prodigalité et de lumière. Un grand moment de Lecture et de Réflexion !

Quant au final de l'Extrait, il est tout ce que l'homme vit et ressent devant l'Océan, comme une sincère révélation de l'Au-delà, à cueillir  dans le filigrane des vagues, pour l'homme qui ose  et qui se prend à croire depuis l'autre rive, là-bas, en regagnant  l'espoir !

 CORSICA...GO56

 

 

 

ÉTATS-UNIS 

Mars à mai 1946

EN MER

 

" ... Longueur de ce voyage de retour. Les soirs sur la mer et ce passage du soleil couchant à la lune sont les seuls moments où je me sente le coeur un peu détendu. J'aurai toujours aimé la mer. Elle aura toujours tout apaisé en moi.

Terrible médiocrité de ce milieu. Jusqu'à présent je n'ai pas souffert une seule fois de la médiocrité qui pouvait m'entourer. Jusqu'à présent. Mais ici,  cette intimité va trop loin. Et dans tous, en même temps, ce quelque chose qui pourrait aller loin, si seulement ...

Deux êtres jeunes et beaux ont commencé une idylle sur ce bateau et aussitôt une sorte de cercle méchant s'est refermé  autour d'eux. Ces  commencements de l'amour !  Je les aime et les approuve du fond du coeur _ avec même une manière de gratitude pour ceux qui préservent sur ce pont, au centre de l'Atlantique éclatant de soleil, à mi-chemin de continents en folie, ces vérités que sont la jeunesse et l'amour. Mais pourquoi ne pas donner son nom aussi à cette envie que je me sens au coeur  et à ce désir tumultueux  qui me prend de retrouver leur désir impatient que j'avais à vingt ans. Mais je connais le remède, je regarderai longtemps la mer.

Tristesse de me sentir encore si vulnérable. Dans 25 ans j'en aurai 57. 25 ans donc pour faire mon oeuvre et trouver ce que je cherche. Ensuite la vieillesse et la mort. Je sais quel est le plus important pour moi. Et je trouve encore le moyen de céder aux petites tentations, de perdre du temps en conversations vaines ou en flâneries stériles. J'ai maîtrisé deux ou trois choses en moi. Mais je suis loin de cette supériorité dont j'aurais tant besoin.

Merveilleuse nuit sur l'Atlantique. Cette heure qui va du soleil disparu à la lune à peine  naissante, de l'ouest encore lumineux à l'est déjà sombre. Oui, j'ai beaucoup aimé la mer _ cette immensité calme _  ces sillages recouverts _ ces routes liquides. Pour la première fois un horizon a la mesure d'une aspiration d'homme, un espace aussi grand que son audace. J'ai toujours été déchiré entre mon appétit des êtres, la vanité de l'agitation et le désir de me rendre égal à ces mers d'oubli, à ces silences démesurés qui sont comme l'enchantement de la mort. J'ai le goût des vanités du monde, de mes semblables, des visages, mais à côté du siècle, j'ai une règle à moi qui est la mer et tout ce qui dans ce monde lui  ressemble. Ô douceur des nuits où toutes les étoiles oscillent et glissent au-dessus des mâts, et ce silence en moi, ce silence enfin qui me délivre de tout 

ALBERT CAMUS 

Journaux de Voyage 

EN MER