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Une contrée immense, des paysages  grandioses. Allants des vaux et des sommets vallonnés qui se succèdent en surplombant la mer, vers le lointain archipel toscan. La végétation rase y évoque la violence, l'obstination  des vents à marquer un territoire des griffes de la  solitude et de la désolation dévalées.

Les rochers de schiste vert ouvrent des gueules effrayantes, hurlent dans la nuit des grains et des bourrasques. Par  les combes obombrées, vers les coteaux abrités des tempêtes, la  suberaie, les forêts de chênes, les yeuses innombrables  recouvrent depuis très longtemps les grandes parcelles  en terrasses que les hommes ont ouvragées, pierre par pierre, vainquant la pente. Ainsi en avaient décidé les bergers, les cultivateurs, les vignerons, avec l'aide de " Frère Soleil ".

 

 

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La ronce liane règne, dense et agressive. un fouillis inextricable de branches cassées, de racines dénudées barrent toute sente. La progression se fait lente, l'humidité, pénétrante sur ces pans de terres jadis travaillées, largement ensoleillées comme l'adret au mois de Mai. Il est vrai que l'on nomme toujours ce pays : le  grenier à blé, à juste titre.

 

 

Voués, adonnés  à l'agro-pastoralisme des plus abouti, les paysans, les travailleurs de la terre-mère ne laissaient jamais de veiller les promesses de chaque saison. Ils en louaient les fruits, les provendes ! Ne rien laisser aux hasards, à l'improvisation, à tout ce qui n'eût été en amont et collectivement envisagé ou prévu. Et  toute  la campagne que nous traversons à pieds révèle les vestiges et les témoignages du labeur, resplendit de la vigueur exceptionnelle de nos Anciens. Ils vivaient en véritables bâtisseurs, nobles semeurs,  l'osmose avec la nature,  observaient une symbiose quasi parfaite entre le cadre de vie et l'existence, au-delà de l'âge, tel un serment pour l'éternité. 

Rencontrer au détour du chemin une vieille bâtisse en pierres du Cap nous émeut. Le four qui lui est attenant, tous les antiques jardins conçus en terrasses, des kilomètres d'enceintes et de  murs soigneusement construits, tant d'enclos où chèvres et moutons passaient leurs nuits, attendaient  l'heure de la  traite ou  le départ pour les  estives : rien n'aura disparu, tout s'écroule inexorablement !  

Combien de chaumines, de petites chapelles, de tours de défense, de maisons de bergers demeurent encore debout, le toit  effondré, certes !   Les  pierres se sont soudées l'une à l'autre qui en disent plus que les années. Des arbres poussent dans la pièce au foyer, soutiennent les murs porteurs. Les poutres en bois d'olivier de la porte d'entrée ne servent plus ; les grosses dalles de schiste vert ont  lourdement chuté. Sur le sol, dans la pente, il ne reste qu'un lit amorphe et disjoint d'ardoises du cap. Signes du déclin, d'une transition malheureuse ; l'avenir ne nous démentira pas !

 

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Le silence s'impose. Un sentiment d'oubli  marque nos pas. L'abandon a supplanté le temps des morts et des naissances, le rythme solennel et imperturbable de ce qui fut et n'imaginait pas  disparaître ainsi. Immersion  en terres depuis si longtemps  inconnues.

Les voitures sillonnent si près le  vaste domaine caché ; un bourg,  depuis combien de siècles abandonné ?  La  source s'est tarie, des campements de fortune aux pieds de grottes profondes et secrètes dévoilent une cache, un refuge... Oliviers et chênes vénérables s'imbriquent, semblent appartenir aux décors antiques d'une scène immuable. Au coeur de ce théâtre, la cime imposante d'une colline domine tout le canton. La  chapelle apparaît dans son  dédale de blocs criblés ; les éléments déchaînés n'épargnent plus  personne !  Les ouragans auront contraints les fidèles à déroger aux sacres diurnes de la lumière. Ils ont orienté  la construction sur l'autre axe de la croix ;  l'abside donne vers le Nord, la meurtrière regarde  la mer ! Les vantaux s' ouvrent au Sud ; Qu'importe. Le chemin qui serpente en s'élevant réunissait un peu plus près du ciel les hommes de bonne volonté  autour de leurs saints.

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Aujourd'hui, les villages reprennent lentement le cours de la  vie. L'automne et l'hiver sont aux travaux de restauration. L'été fascinera pèlerins et voyageurs épris d'authenticité.  Sauvages beautés qui nous absentent  un peu tout  en renaissant aux faisceaux de la découverte.

Mais ici, rien n'indique les voies d'une histoire rendue aux manteaux du maquis corse  impénétrable, où sommeille l'âme d'une terre aux mille visages de la diversité, de l'adaptation pérenne de l'homme soumis aux exigences et aux contraintes de la montagne dans la mer.

Il est des âmes sensibles, reconnaissantes, attentionnées et soucieuses d'esthétique, de complétude. Respecter, aimer ces  lieux importe plus que tout. Le bâtis en matériaux du pays revoit enfin le jour. Des édifices intégrés et proportionnés se fondent dans les champs et les anciennes oliveraies. Le sens de la mesure, la réhabilitation du  patrimoine commun, la préservation de tels espaces remarquables et de tant de splendeurs, voilà  le tribut digne que l'on confie  à la descendance, afin qu'elle puisse s'émerveiller, encore, toujours. 

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Nous revenons d'une autre dimension. Peut-être  pour y avoir percé les secrets de la mémoire qui va et ne se perd pas. Une  minute assis au fond d'une pièce effondrée, dans l'anonymat le plus complet, entrer en résonance avec l'écho des anciens,  nous plonge dans une profonde nostalgie. Sans doute parce que nous n'avons pas su pérenniser le soucis de l' harmonie chère à nos aïeuls, parce que  nous serions très certainement entrés en rupture totale avec leurs visions d'un monde nourricier et fondamentalement sain. Là-bas, la terre ne souffre pas de l'homme, elle l'attend toujours et espère prospérer à nouveau, avec lui, aussi belle que généreuse !... Ne l'avaient-ils pas compris ? 

Les siècles défilent ! Couvents,  églises pièvannes, émergent de la forêt dense. La canopée équatoriale les eût toutes et tous  certainement engloutis. Sur la montagne dans la mer, les arbres littoraux nous adressent  à toujours les derniers signes de la Voie, un chant à part, polyphonique parce qu'indéfiniment multiple : le Chant de La Terre ancestrale et du lien. Quant aux tours, aux fortins, aussi fiers soient-ils,  rivant comme ils figent l'hymne funeste de la guerre, les voici qui  incarnent à tout jamais  le cri barbare des viles convoîtises.

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CORSICA...GO56

 

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