COCOBEACH_

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Il y avait la barre à passer, parfois de nuit ! La houle Océane heurtait le cours du fleuve Kango, de l'estuaire qui se vidait. Une pirogue pour seul credo et son vieux moteur sur lequel nous devions compter, au-delà de nos bras encore maigres, que nourrissait un paquet de biscuits trempés, vraiment salés, plus que marins ...  La pagaie à la main, remontant le courant, en silence, tout à nos  efforts démesurés et si longs, nous entrevoyons la cadence, la scansion rauque des galériens. Quant aux piroguiers, ils perpétuaient leur chant solennel en comblant les rivières et les larges fleuves en crues ... 

Il y avait les nuits d'orages livrées à la noirceur zébrée d'éclairs qui hallucinaient le dérisoire habitacle de la pirogue. Nous étions deux, parfois trois, risquant le brin de vie que nous entraînions et misions  à bord, contre toutes les interdictions, les incertitudes sommaires.

Il y avait le tumulte de la plage inondée, le bruissement des palmes des hauts cocotiers ;  ombres fantomatiques secouant leurs têtes emblématiques. Le grondement des  grandes marées attendait, tant redouté, duquel survenait l'inévitable retournement à la " baille " . De rudes efforts se profilaient, quand il fallait  tracter au plus vite, comme des forçats, la lourde pirogue alors  remplie d'eau, dans tous les états du désordre que connaît une embarcation chavirée. Nous vivions l'envers de la chute ! Ainsi de planer sur le reflet du ciel et des étoiles...

Et puis venaient les moments éreintants, à bout de forces, lorsque nous hissions et ramenions la pirogue sur ses billots de bois, le moteur toujours rivé au tableau arrière. La  pente de Sisyphe se montrait interminable mais il était  heureux. Ce destin de fortunes de mer le comblait, fût-il reclus au tréfonds d'un jeune exil, malgré toute l'absurdité de la peur et du confort dont il avait brisé les liens. 

Langueurs équatoriales,  des quatre saisons que rythmaient champs et terrains d'aventures incommensurables, là-bas, vers l'Equateur géographique, par les rivages jalonnés de billes de bois, de grumes enchaînées au Gabon, qui s'engravaient profonément dans le sable des dunes. Ô merveilleuses, mystérieuses  contrées ! L'improbable aime à se cacher  !  Charmeresses découvertes...

Quelques cigarettes à sauvegarder pour la nuit, une lampe tempête, nos pagaies, un si vieux moteur, nos lignes de pêche, tel était notre viatique, à l'orée de l'être qui s'affranchit, qui s'accomplit. Livrés à nous-mêmes, dans le complet dénuement des fugueurs que nous étions, nous rompions  à la vie, à la mort, au paraître entre le jeu intrépide et la violence sublimée des éléments ! 

Et puis il y avait le silence de Océan. La distance, la solitude, l'isolement déclinaient comme un songe lointain enveloppé  de brume, au crépuscule,  à l'aurore  que nous recevions avec une impression d'infinie délivrance. Nous en revenions, certes, mais comme changés, toutes les  fois plus vrais, plus près du chaos primaire de  la complétude, de l'harmonie... Il faisait parfois très froid, souvent si chaud et notre tête  paraissait sur le point de se fendre. Venait l'heure du retour vers la ville, emportés à vive allure, sous le soleil mordant de midi.

Il y aurait encore la barre à traverser, d'autres échappées belles en terres inconnues, plus d'absolu et d'abnégation spontanée,  hors d'un  temps commun et  si âpre, passé à se situer, à se placer, à figurer pour ne plus jamais être, de gré ou de force enrôlés ! 

Il y avait la Pirogue, mon Ami, et puis une âme éprise de la mer depuis qu'elle fût un jour  roulée par les vagues de l'Atlantique et de ses lagunes...

Quand elle fut se cacher, au fond d'une barque de sauvetage, à bord  d'un paquebot des Messageries Maritimes, entre Saïgon et Marseille, en contournant le Détroit de la Sonde, laissant par l'arrière les déferlantes d'un profond typhon, trois années de vie cambodgienne et ses souvenirs impérissables. Au coeur de la  Mousson , vers l'Océan Indien, un intervalle que l'on oublie jamais, juste avant la raison. 

Une âme qui  regardait fascinée, médusée et transie l'étrave du paquebot plonger dans l'abîme, se relever au diapason de cascades bleues et  pétillantes. Les embruns lui parvenaient en cinglant  le taud épais de la chaloupe de sauvetage.

Escapade du petit d'homme qui cherchait déjà et peut-être à s'amariner ! Frayeurs à bord, un bref moment, quand il peinait à quitter l'avant poste, le cours d'une révélation et ainsi se signaler en revenant au monde des terriens...

Mais évoquons ue dernière fois la barre, cette barrière liquide, au  temps incertain des fugues nocturnes que nous concédait le lourd sommeil des justes très autoritaires et durs !  En l'occurence,  un gros  fil de pêche relié au poignet qui se frayait un chemin au-dehors de la case, à travers les nacos. Vers  onze heures de la soirée équatoriale, lorsque la maisonnée s'était endormie, une main amie actionnait le crin de nylon et me réveillait, le bras très  étiré, maintes fois secoué.

Alors la barre  se profilait entre les nacos préalablement dessertis, que j'ôtais un à un, sans bruit. Je m'engageais par l'espace béant ; reptation assurée ôtant derrière moi toute traces d'évasion. Je rejoignais la vieille mobylette déjà  lancée dans la pente qui  prenait déjà le cap de la barre et roulait librement en traversant  la nuit ;  cavalcade feutrée,  ponctuée de rires et de zig-zag, avec l'Ami Jean-Pierre qui conduisait toujours. Il mettait en prise le moteur encore chaud et nous filions vers la liberté, dévalant au plus profond le temps des rêves... 

Sur la mer noire, qui du père ou du vieux moteur allègrement ronflait ! J'en eus jamais douté. Ainsi du faisceau initiatique de la récompense

MARIN 

Souvenirs d'Enfance 

 

COCOBEACH_II_

En Novembre 1973, après un long périple à travers les pistes et la brousse gabonaise, nous arrivions à Cocobeach, au Nord du Gabon. Un village de pécheurs nous accueillit. Magnifique, dans la superbe de ses huttes, de ses agencements voués à la pêche en Pirogue, aux sennes, aux éperviers, aux nasses. Un havre de paix et de sérénité. Un tout harmonieux qui conférait aux sagesses africaines, aux savoirs ancestraux, aux liens de la terre et de l'océan. Dans les lointains, les rivages de la Guinée Équatoriale. Des cordons sablonneux d'une éblouissante blancheur crissaient sous nous pas. Nous partageâmes une campagne de pêche diurne à bord de l'une de ces pirogues. Le soir venu, nous nous mettions en chemin, arpentant la brousse, à la recherche d'un ruisseau ou abondaient les crevettes d'eau douce : les missalas. Heures fascinantes passées entre l'exalation et la crainte de l'éléphant qui barrissait non loin de nous...