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Il n'est pas  à bord de son Imoca 60. Ce n'est pas encore le temps du Vendée Globe Challenge ! Il parle comme un marin hauturier, solitaire, lancé à travers les Hautes Latitudes mouvantes. A bord de son Catamaran, un  Hobbie Cat 20, Alessandro di BENEDETTO,  parti d'Italie,  se lance à travers la Méditerranée, passe le Détroit de Gibraltar, fait escale aux Îles Canaries et touche au but, aux Antilles !

Un périple  qui inspire le respect, l'admiration. Voici un extrait de son journal de bord, de ce livre fabuleux dont voici la couverture, à l'orée de l'impossible aventure, au coeur même de l'extrême. Le sens du Solo. Il  réalisera encore un tour du Monde en solitaire, sorte de Vendée Globe à part, à bord d'un voilier de 6.50 m entièrement conçu pour la Circumnavigation.

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Nous y sommes ; Alessandro est aussi poète, un Marin qui vit la mer et la partage d'une façon unique, transversale. Vérités éidéiques que seuls les grands espaces accordent aux hommes épris de liberté.

" ...   J'ai chanté deux, trois heures et puis le vent, peut-être lassé de mes fausses notes, a commencé  à donner de la voix. La mer s'est soudain agitée, jusqu'à devenir bestiale. Même si les creux ne dépassaient pas 5 mètres, les vagues étaient violentes,  jaillissant de nulle part, à l'improviste. La mer était parsemée de trous et de petites collines crêpées qui voyageaient dans toutes les directions à grande vitesse.

 Parfois, le catamaran, après avoir été soulevé par une vague, et avant d'être précipité dans un tourbillon ouvert sous les proues, était frappé sur le côté par un mur d'eau, une vague, voyageant en solitaire, qui se brisait sur les minuscules coques de vitro résiné, faisant  trembler  de terreur toute la structure. Sortant de la trajectoire que je lui imposais pour affronter  la descente de la vague  précédente, le bateau  se trouvait complètement déséquilibré sur une coque, et rendait immédiatement nécessaires les corrections à la barre pour faire reposer ensemble les deux flotteurs, et affronter le saut dans le trou d'eau qui s'ouvrait devant moi.

La force du vent n'est allée que croissant, comme une démonstration de puissance. J'ai donc abaissé le foc et peu après, j'ai drastiquement réduit la grand-voile jusqu'à arriver à la  troisième rangée de ris. J'avais encore trop de voile. Le catamaran semblait poussé par une paire de réacteurs poussés au maximum et je ne réussissais pas à ralentir sa course folle. Chaque fois que le rouleau de crête me rejoignait, il était impossible d'éviter de se précipiter dans le gouffre. Même la prise du dernier  ris ne changea  pas la situation parce qu'elle fut suivie, presque  comme un défi, d'une dose renforcée de vent. Les rafales ont dépassé probablement  40 noeuds. Ce mètre et demi carré de grand-voile qui restait accroché au mât faisait gicler le catamaran à plus de 20 noeuds. Il me semblait  descendre continuellement du haut du grand huit sans possibilités de freiner la course.

Toutes les  7, 8 vagues, il en  arrivait une, plus rapide que les autres, plus puissante, plus noire que la nuit, vide, raide et menaçante. Elle se brisait en un instant sur un front large d'une centaine de mètres et, sans me donner le temps de choisir entre l'affrontement et l'évitement, m'envahissait  violente, brutale, impitoyable. La masse d'eau sombre se transformait, au sommet, sur environ deux mètres de hauteur, en un  mur blanc, puissant et compact, qui avalait ensemble les deux coques jusqu'à leur moitié,  seulement les poupes  en m'engloutissant avec le bateau dans un précipice dont je ne voyais pas le fond. Je me fau*isais  l'effet d'une balle de tennis au moment du service.

Un instant, le catamaran restait comme suspendu, en équilibre, mais ce n'était qu'une impression, le bateau avançant à 18 noeuds. Il s'en suivait une accélération  que j'affrontais en apnée. Les coques, après avoir été dépassées par l'écume de la déferlante, tombaient en touchant la vague à mi-hauteur, pénétrant son ventre jusqu'à disparaître. Quand elles en sortaient, la vitesse était maximale, plus de 20 noeuds. Le mât entrait  en résonance. Toute la structure vibrait, les coques, les traverses, les gouvernails, tout.

Tout semblait devoir exploser d'un moment à l'autre. D'un seul vol plané, le catamaran parcourait 5 à 600 mètres, dépassant quelques vagues plus petites qui encombraient son chemin, les écrasant, les réduisant en nuages d'eau pulvérisée. Plusieurs fois, la crête de quelques vagues devenait  un vrai tremplin et tout le catamaran, safrans compris, sortait de l'eau, volant littéralement pour se retrouver en avant de plusieurs mètres.

La peur de la première demi-heure a laissé progressivement place à l'exaltation devant cette vitesse impressionnante. Après six heures de lutte, je me suis senti achevé, et, avant de l'être complètement, j'ai décidé de laisser filer l'ancre flottante et de mettre à la cape le catamaran. Hélas, le trafic intense de cargos autour de Gibraltar et la proximité des côtes espagnoles, à environ 30 milles, m'ont contraint à attendre l'auble avant de prendre un repos bien mérité en arrêtant la course enivrante du catamaran.

La mer d'Alboran m'a ainsi donné  un vigoureux signe de bienvenue à mon arrivée. S'agirait-il d'un test pour l'Atlantique ?  Après m'être reposé deux heures à la cape, j'ai repris la navigation en hissant la première partie de la grand-voile, puis en  l'étarquant jusqu'à la deuxième rangée de ris. Le vent, bien que moins faible que la nuit,  se maintenait  en rafales. La mer était disloquée, à trous, avec ses habituels rouleaux qui rejoignaient la poupe tout en giflant les flancs des flotteurs.

Vraiment, ce qu'on appelle une grosse fatigue, jusqu'au soir. Vers 18 heures, le vent s'est arrêté presque complètement, contraignant le catamaran à s'arrêter. J'en ai profité pour manger du thon et des crackers et pour inspecter le bateau. Durant une prise de ris, la grand - voile avait réduit en miettes le réflecteur radar. Cela devait me contraindre à davantage d'attention aux navires que je croisais, conscient que ma visibilité, sur leurs radars, était  évidemment réduite.

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Alessandro Di BENEDETTO 

SOLO

L'Incroyable Traversée