CRIS__GABON___GOMBE__1973

1973 

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Rivages du GABON ... Session pêche à la Ligne, devant le Phare de Gombe, en Pirogue. Nous sentions, mon unique Ami et moi la longue houle de l'Atlantique Sud soulever la lourde pirogue qui nous emmenait partout ... Folies de jeunesse, folles évasions, échappées, l'aventure totale, survie et autonomie, déjà ! Que de récits pour une adolescence africaine ! Je le dis et le répète, j'y aurai laissé un peu de mon âme, là - bas, à l'orée de la canopée qui ombrageait les dernières vagues, au coeur de la sublime mangrove que les marées visitaient, au seuil des derniers villages de pêcheurs Togolais, installés depuis des décennies vers Pongara, le Tournant, ce virage radical où nous risquions notre jeune vie, lorsque le flot rompait au jusant du vaste estuaire du Kango. Je sus quelque temps après que ces merveilleux rivages abritaient des Spots de Surf inouïs, fascinants, des gauches interminables, tubulaires. Les waveriders venaient y surfer les plus  belles  vagues,  les Week-End et, laissaient leurs planches, suspendues aux denses badamiers ! Années lumières, années de rêves, années aux mille  et une aventures : tout était à inventer

 

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Je suis en classe de terminale A, littéraire, au lycée  Léon MBA ( Libreville - Gabon ) ! Depuis le niveau de troisième,  je traîne un vieil uniforme kaki, un tergal rapeux, col Mao, manches courtes, pantalon à  patte d'éléphant et aux jambes  trop longues ... La mode  a longé les côtes de l'Afrique Occidentale et s'éploie sous l'Equateur. Un uniforme  que nous partageons dans la semaine avec une autre tenue, plus classique, pantalon bleu et chemise blanche, à manches  courtes, cela va de soi.

Je transpire à grosses gouttes et réajuste mes ourlets que retiennent quatre  trombones. Je n'ai eu ni le temps ni l'envie d'y remédier via les talents des couturières  bavardes  du marché de Mont- Bouet... Il en est donc ainsi, pour de longs mois, à mener jusqu'à la "  délivrance ", vers  la sortie du  carcan scolaire, avec  ou sans bac.

Un  jour, comme  à l'accoutumée, je me présente tôt le matin  à l'entrée du grand lycée juché  face à l'océan. Les salles de classes  donnent sur l'azur et les eaux limoneuses de l'Estuaire. Balcons ouverts sur  la longue plage parsemée de grosses billes de bois, de grumes exotiques brinqueballées au gré des marées.

Je porte un Blue Jean, manches  très  évasées, outrageusement frangées. Le surveillant général, une certain Mr Cissé,  contrôle les entrées et vérifie  les tenues uniformisatries. Il me regarde, avec  gravité,   de haut en bas et,  me dis, après  avoir fait triller une dent creuse et reculée, bien cachée  : 

_ " Pas de pantalon cow-boy ici, roule " ! Opérations maintes  fois réitérées tant les contrevenants persistent et signent...

Une aubaine, aléas inespéré ... Mon ami piroguier m'attend  et s'impatiente sur la plage que la marée libère  plus bas, assis dans notre pirogue. Le verdict   sans  appel ne devait  guère traîner. Je le rejoins  tout en roulant en boule la chemise blanche fraîchement  repassée,  que je  fourre dans la  poche. Torse nu, le cheveu encore  gras de la pêche de la veille, je m'annonce. Jean - Pierre descend de l'embarcation déjà chargée. La mise à l'eau commence, tel un rituel. Posée sur l'un des  deux billots placé   sous la carène, remplacé  au fur et à mesure de la progression. La pirogue et son moteur de 18 Cv glissent  pèsent ;  effort  toujours éprouvant, surtout  à la remontée.

Nous profitions du jusant. L'estuaire du Kango se vide, rejoint inexorablement  l'Océan. Long  ballant des  eaux  qui ne se mélangent pas. Faire des économies d'énergie importe et décide des moyens de propulsion choisis. Nous allons donc à la pagaie, lentement porté  vers  quelques hauts fonds et plateaux rocheux  prodigues de daurades et de gros rouges ... En passant, j'adresse un long regard  à ma salle de classe, de l'autre côté du front de mer, distinguant avec compassion et pensif  quelques  silhouettes  aux premiers  rangs de la classe. Je réentends   ces litanies philosophiques torturées, assénées  à  grands renforts de pages blanches noircies sous une chaleur pesante ; Critique de la Raison Pure !  Nous venons de quitter  E. Kant pour quelques  sagesses africaines éprouvées !  

Une journée de pêche s'achève. Le visage  noirci, les lèvres gersées de chaleur et de soif, la mêche odoriférente et collante sur le  front, nous changeons d'apparence. Les manches du blue jean ont traîné dans l'eau poisseuse, les trombones tiennent toujhours  bon. Nous débarquons le poisson sur la grève  après avoir hissé la pirogue  hors de portée des vagues  et de la marée,  sous les cocotiers en poussant de longs ahans entrecoupés d'éclats de rire. Otor, l'ami africain commun  feint de tracter la coque en bois d'Okoumé, mime l'effort, grimace et rit sous  cape, inutilement grondé...

Pans de vie  africaine, sous l'équateur, à Libreville,  aux heures les  plus chaudes  de la journée, dans  en temps scolaire, en absentiel. Le flot vient de nous ramener aux rangs des habitudes et de la cité. Une fois rendu à la maison, butin et queues de rouges  comble le frigidaire  et le congélateur. La  case  empeste, on me demande d'où proviennent ces  fumets,  cette odeur ! Je ne dis mot, file  sous la douche extérieure. Reprendre un aspect normal, avant la prochaine et longue  échappée nocturne vers  Pongara - Gombé, entrecoupées de cours !  

Je vis ces années défiler, s'enfuir et ne jamais revenir !  Plus de quarante huit mois passent. Découvrir,  visiter, partager  l'inconnu, ressentir aussi et  parfois la peur, jamais las ni lassé. La jeunesse, la soif de vivre  pour intense viatique, je  ne sais pas  encore ce qu'il m'attend, de retour à la raison et à l'ordre, vers  l'embrigadement et la conformité des cités. Comment s'y faire lorsque l'on a vécu aussi près  des gens du pays, des pêcheurs, des villageois, d'une Nature éblouissante,  de si grands espaces  que berçent  les houles de l'Atlantique Sud.

Une Brazza Blue se consume  au coin de la bouche, afin de ne pas la mouiller. La lampe tempête danse,  suspendue au brise - lame de la pirogue. Un crin de pêche  entre les doigt traque la moindre  touche. Tant d' horizons et leurs chants denses et  envoûtants à couper le souffle  montent de la forêt équatoriale. En guise de repas, je retire du vieux sac à dos quelques biscuits humides, ramollis. Un dais étoilé ou zébré d'éclairs   pour uniques  ciels y déroule nos nuits équatoriales ponctuées d'orages, d'averses et de vents de terre très angoissants.

Sous notre pirogue, les hauts - fonds, les plateaux à  daurades  roses, le clapotis obsédant et  obstinant de longues heures d'attentes, la noirceur des eaux peuplées de gros poissons, de prédateurs. Demain  est à nouveau aux ritournelles d'un enseignement répétitif, creux, rabâché, mille fois copié et recopié, sans le lien  étroit qui unit  réellement, unitivement aux trésors et aux saines alliances de l'existence

A SUIVRE 

- MARIN - 

Souvenirs d'Enfance 

Mon Adolescence Africaine 

1 ère  Ecriture le  06 Juin 2022