EXTRAITS

 

Que m'est-il donc advenu, chers animaux ? dit Zarathoustra. Ne suis-je pas transformé ? Mon bonheur est fou et dira des choses folles ; il est trop jeune encore, supportez-le patiemment.

Je suis blessé par mon bonheur  ; que tous les souffrants me servent de médecins.

Je peux à présent redescendre vers mes amis et même vers mes ennemis. Zarathoustra va de nouveau pouvoir parler et donner et prodiguer son amour pour ceux qu'il aime.

Mon amour impatient déborde en torrents qui dévalent de toutes les pentes vers le levant et le couchant. Du haut des monts silencieux et des nuées oarageuses de ma douleur, mon âme s'élance en mugissant vers les vallées. Trop longtemps je me suis consumé de désir, les yeux perdus dans le lointain.

Trop longtemps j'ai appartenu à la solitude ; j'ai oublié l'art de me taire.

Je ne suis plus qu'une bouche, qu'un mugissement de torrent descendant des hautes roches, je vais précipiter mes discours dans les vallées.

Et quand bien même mon torrent d'amour se heurterait à quelque obstacle infranchissable, quel torrent ne finirait pas par trouver le chemin de la mer ? 

Certes, je porte en moi un lac solitaire et qui se suffit à lui-même ; mais le torrent de mon amour l'entraîne vers la plaine, jusqu'à la mer.

Je suis des routes nouvelles, une parole nouvelle m'a été donnée. Pareil à tous les créateurs, je suis las des langages anciens. Mon esprit refuse de courir plus longtemps sur des sandales usées.

Pour moi tous les langages sont trop lents ; c'est dans ton char que je saute, tempête ! Et je te fouaillerai encore de toute ma malice.

Je m'élancerai comme un cri, comme une clameur de joie par-delà les mers lointaines, jusqu'aux Îles Fortunées où séjournent mes amis.

Et mes ennemis parmi eux ! Combien je les aime tous à présent, pour la seule raison que je puis leur parler !  Mes ennemis eux-mêmes sont partie intégrante de ma félicité.

Et pour monter mon coursier le plus fougueux, mon javelot est toujours ce qui m'aide le mieux ; c'est le meilleur étrier à mon pied.

Ce javelot que je lance contre mes ennemis ! Combien je sais gré à mes ennemis de pouvoir le lancer à nouveau !

Mon nuage était gonflé à crever ; parmi les rires des éclairs je lancerai aux vallées des rafales de grêles.

Alors ma poitrine se gonflera puissamment, elle soufflera en tempête sur les monts ; et elle en sera soulagée.

En vérité, mon bonheur et ma liberté fonceront sur vous comme la tempête, et mes ennemis croiront que c'est le Malin qui fait rage au-dessus de leurs têtes. Et vous aussi, mes amis, vous aurez peur de ma sauvage Sagesse, et qui sait ? peut-être prendrez-vous aussi la fuite, comme mes ennemis.

Ah ! que ne pourrais-je alors vous rappeler à moi au son de mes pipeaux ! Et ma lionne Sagesse, que ne peut-elle apprendre à rugir tendrement ! Que de choses nous avons déjà apprises ensemble, elle et moi ! 

Ma Sagesse sauvage a été fécondée dans les solitudes des montagnes ; sur les pierres arrides elle a mis bas son petit, son  lionceau dernier-né.

Et voici que dans sa folie elle court à travers le désert inexorable et cherche partout de molles pelouses, ma vieille Sagesse sauvage.

C'est sur le doux gazon de vos coeurs, mes amis, c'est au creux de votre tendresse qu'elle voudrait déposer ce qu'elle a de plus cher.

Ainsi parlait Zarathoustra

 

FRIEDRICH NIETZSCHE

Pages 98 à 100

Deuxième Partie 

L'Enfant au Miroir 

Edition : Flammarion, le Monde Philosophique  - 2008 - 

Traduction : Geneviève  BIANQUIS 

 

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