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 " ...  Mais pour que m'en vînt le désir, je devais  découvrir cette  joie que mes premiers discours sanctifieraient. 

Elle fondit sur moi comme un  hiver, qui ressemblait à un été. La lumière  s'était transformée en un  givre  craquant, qui remplissait tout d'étincelles. J'ouvrais,  comme on dévore,  mes yeux convalescents. Je venais d'échouer dans un port, ayant cherché d'Est en Ouest le Sud, et  fini par penser qu'il ne devait pas exister. " Ce n'est qu'un mythe, le Midi, comme l'Olympe des dieux grecs. Certes le mont Olympe, on peut l'escalader ; mais  sur la demeure  du divin, il ne faut pas  compter. "   Or subitement je m'y trouvais, et ce port était le mien.

Après avoir tant  navigué, toujours préoccupé par la bourrasque et les marées, je m'arrêtais enfin pour regarder le ciel. Cet endroit n'était plus une ville, mais l'adieu de la terre à la mer, et le ciel qui s'étend de toutes parts ; ce port n'était qu'un phare, et du soleil. Nul ne peut contempler le soleil comme un homme du nord ; il faut avoir  grandi sous les brumes teutonnes pour goûter les voûtes immaculées de l'Italie. Et lorsque  mes regards se détachaient des nues, pour revenir un instant à la civilisation, je ne voyais plus  que les pigeons _ dont la fiente  aspergeant les grandioses architectures des hommes, effrite ces pierres édifiées pour braver les siècles. Moi ça me ravissait, d'assister à la démolition de l'éternel par la plus éphémère des bestioles.

J'appris alors qu'en face de la ville se trouvait une île. Ce simple mot d'île ayant déjà des relents de paradis, sans attendre je m'y rendis, et compris pourquoi mes chers Grecs envoyaient sur un archipel les plus héroïques de leurs morts, afin qu'ils deviennent d'immortels bienheureux. Moi aussi, je me crus immortel, et envoûté par le chant des sirènes, ne souhaitant plus que rester là, pour l'éternité. Car le temps se dissout sur une île, et l'homme paraissant y avoir disparu, les éléments reprennent le pouvoir :  du monde ne subsiste qu'un rocher au bord de l'eau. Et quelque-fois un lézard, droit surgi de la préhistoire, qui a tenu jusqu'à ce que l'histoire s'arrête, un lézard comme pétrifié... Moi aussi j'étais devenu pierre, la jouissance pure qu'une pierre que chauffe  le soleil puis rafraîchissent les vagues. Jamais pourtant je n'avais été si vivant _ d'une vie contre  laquelle aucune  fin ne peut rien.

Sur  mon île je  demeurai jusqu'à l'été. Je  m'émerveillais de ma santé retrouvée, cette  grande santé   de ceux qui ont frôlé la mort _ les autres ne pouvant mesurer leur force. Mais la mienne finit par me donner le vertige. A moins que ce ne soit le soleil, vertigineux aussi,  qui faisait  s'évaporer mon corps. La tête me tourna, et il me sembla que tout cela, je ne le vivais pas pour la première fois. Des siècles auparavant, j'avais dû être  là,  comme la mer,  et cette pierre, et ce lézard. Il suffisait de dire : "  je suis heureux  " , et tout, éternellement , reviendrait. Il y avait de quoi avoir le vertige. "  Là-dessus le tournis me fit choir : j'ignorais qu'il faut  approuver même ce qu'on a pas désiré ". 

Mais aussitôt je me redressai : " Oui, lézard, il me plaît que tu sois là, et toi aussi,  rocher. Peut-être  vous ai-je créés _  car qui  sait si je ne suis pas Dieu ? Quoi qu'il en soit, soleil,  je fais de toi mon prophète. Arrête-toi, d'ailleurs, pour m'écouter.

" J'ai tant à dire, m'étant tu  si longtemps. Or  ne cessant de rajeunir, j'ai l'entrain d'un enfant, sous la sagesse d'un grabataire. Comme toi, soleil,  je viens de naître et j'ai  mille ans. Que devient l'abeille, si après avoir butiné toutes les fleurs de ce monde, elle ne peut offrir  son miel ? Elle s'y englue,  comme tu t'étiolerais, soleil si tu ne pouvais rayonner. Me voilà au zénith, de ma vie et de la terre ; maintenant il me faut retourner  à l'humanité. Quelqu'un m'attend, je le sens, qui a infiniment besoin de moi. " 

Ce quelqu'un serait une femme, bien sûr, et ce serait moi, qui sans elle ne pourrais vivre ;  mais cela je ne l'avais pas deviné.

Je partis donc avec les oiseaux migrateurs, qui ont la prudence de fuir  l'ouragan avant qu'il n'arrive _ oubliant une fois de plus  que les hommes ne sont pas des oiseaux, et que jamais ils ne s'envolent assez vite pour échapper à leur sort.

Mon infaillible instinct  d'humain m'entaîna même au-devant de l'automne ; infidèle à la douceur des eaux, je m'enfonçai dans les terres, et revoyant les arbres, dont les feuilles rougissaient, je trouvai cela très beau. Que ces parures  fussent  vouées à se flétrir, comment y aurait songé un homme récemment immortalisé ? 

 

- Friedrich NIETZSCHE - 

Nietzsche  et les Oiseaux 

Ed / Les Editions Nouvelles 

Pages  22 à 25 

 

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