La Kora anime toujours les champs de mes rêves, les prairies marines parcourues d'ombres et de pluies, les nues vagabondes du ciel qui abritaient mon enfance, au large de la ville, aux détours cachés de l'histoire, si près du chant vénérable de la Terre Africaine ... 

 

Le son hyalin d'une lointaine KORA, la " harpe Africaine ", sûrement l'ancêtre de la Harpe Celtique tant la conception de l'instrument à corde étonne de simplicité et de complexité tout à la fois, au maniement très spécifque, tellement exigeant ... Et puis je découvre une photo, au hasard d'une déambulation à travers le Web :  Rivages du Gabon, merveilleux pays où je traversais quatre années de mon enfance, de 14 à 18 ans  ?...

Pourquoi ce détour musical et photographique rejoignant ces horizons de l'Afrique Equatoriale, les espaces déserts et interminables d'une terre si peu peuplée dont voici une merveilleuse retranscription ?  Parce la Kora égrène les chants de l'eau et de la vie, épouse la voix du conteur et la langueur des vagues.

Alors, venez avec moi, je vous emmène en voyage vers ces côtes que je longeais si souvent, jeune adolescent, au Sud de l'Estuaire du Komo, en face de Libreville. Repartons ensemble, échappons-nous  en pirogue, doublons la Pointe Denis au crépuscule pour mouiller toute une nuit de pêche, le crin à la main et au doigt,  au large du Phare de Gombé ou bien au-delà, plus au Sud.

La forêt vierge et luxuriante surplombait les marées hautes. Les vagues accourues de l'Atlantique Sud, hâlant le Sud-Ouest, soulignaient vers l'infini les festons sablonneux du Golfe de Guinée qui s'abandonnait aux ombres de la longue nuit africaine. Impressions d'immensité et de perdition dont jamais nous n'eumes vraiment conscience à bord de notre petit esquif !... Nous les ressentions comme la crainte, une certaine distance face aux éléments indomptables. Ce n'était pas de la témérité !

Tantôt cristallines, tantôt opaques et limoneuses les vagues s'alignaient et scandaient le pouls de l'Océan Atlantique. Au petit jour, la pirogue filait à vive allure, rattrapée par la longue houle du large, le fond tapissé de daurades roses. Nous revenions de notre bout du monde, les cheveux écaillés, collés par le sel et une nuit d'humidité acre et poisseuse. Ivres de sommeil, nous ne laissions jamais de nous émerveiller devant la fresque originelle que les pourpres du soleil levant magnifiaient. Nous veillions à l'étrave, au brise-lames de la pirogue que ne vienne à notre rencontre une bille, une grume - ces  bois  flottés énormes, véritables troncs flottant entre deux eaux, telles des épaves !... -. Elles s'échappaient souvent  de ces charrois titanesques que les courants des grands fleuves de la sylve convoyaient depuis les terres reculées du continent ; puis elles  s'échouaient le long des étendues de sables en s'entrechoquant bruyamment, en grondant, en lâchant des coups sourds angoissants et que la forêt dense absorbait ! 

Les grandes marées les soulevaient et les déplaçaient, ce qui constituait à notre encontre un danger permanent et imminent. Nous humions l'air du large, les fragrances des essences matinales et lorsque nous coupions le moteur à la faveur d'un sursis favorable à la  pêche, le chant assourdissant de la mangrove, des clairières, des éléphants barrissant pour convier au bain et clamer le lever du jour, s'élevait ... Une  longue pirogue en bois d'Okoumé taillée dans la masse, un vieux moteur entièrement refait suffisaient à conquérir, à croquer la vie, à rencontrer quelques hommes, ces femmes du monde éprises de leur sempiternelle aiguade sous le soleil et la lune que  l'Equateur partage avec tant d'équité et de prodigalité.

Que me reviennent ces averses  diluviennes de pluie tambourinant sur les larges feuilles de badamiers et la voilure bruissante des cocotiers, fabulant encore une fois le son de la Kora ; il est comme la traversée d'une complainte à ma souvenance qui s'éveille, tournant  mon regard vers le pays d'une vaste enfance, le pays de mes amitiés souveraines. Nous étions les complices de la nuit, écoliers du jour, mousse sur l'Océan et pêcheurs sur la grève et en mer pour manger quelques jours car, nous n'emportions rien à bord qui nous eût permis de subsister. L'eau des marigots suffisait à étancher notre soif . Une nervure de palme adroitement effilée  - au moyen d'un noeud coulant - nous servait à attraper, à saisir une Missala,  sorte d'écrevisse des ruisseaux clairs de la brousse, que nous faisions griller sur un feu de bois, et que nous mangions avec du pili-pili ! 

Vénérable école de l'existence à laquelle je dois tout, jusqu'à l'éveil d'une sensibilité sans frontières que les notes de la Kora réveillent et emportent. Toutes les fois que j'entends résonner l'écho de son Chant, me vient la profonde nostalgie de la Terre Vierge où les hommes depuis que le monde est monde s'accordent et vivent en paix, évoluent au diapason de l'harmonie et des racines.

Ainsi de la Musique, ainsi de la foi en sa Terre !

§

MARIN 

En 1 ère Écriture le 15.12.2013

 

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