REFLEXION
"... Il vous faut naître d'en haut. Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix. Mais tu ne sais pas d' où il souffle ni où il va. Ainsi en est - il de quiconque est né de l 'Esprit..."
JESUS , Evangile selon St JEAN, 3, 8 ...
Les nuages sont les mots, la lyre du ciel ; ensemble, ils racontent les saisons. Avec eux, le temps court et s'enfuit. Il revient le temps d'un espoir, déclamant la rime des songes. C'est un long poème empli du chant des oiseaux dans l'azur. On y devine la mélancolie silencieuse des nimbes ...
Un phénomène étrange et fascinant est apparu sous le vent des montagnes. Un vaisseau lenticulaire colossal s'est élevé dans l'atmosphère traçant les limites de l'univers des hommes, butant contre la tropopause. Avec le Ponant, il réchauffe, il anime un ciel d'hiver couleur d'orange et aux contrastes tourmentés... Je marche seul au-dessous d'une galerie de glaces, reflets implacables du torrent impétueux des jours fauchés, de ces jours vêtus de tristesse et aux fronts prosternés.
Le flux en altitude est violent, mais le nuage, mystérieusement figé se prête solennellement à la sculpture, aux délires des courants d'air. Il mûrit comme un fruit dans l'embrasement du levant. Il s'impose aussi comme un oracle redoutable au soleil couchant, celui de tous les éléments qui composent l'immense arène de la Nature où s'abîment toutes nos illusions.
Et vers ce mirage céleste, témoin de l'espace, auréolé de bleus, chaque regard se perd, habité de toute l'humanité, qui cherche éperdument le sens et la raison de l'existence, l'origine de toute chose ici-bas...
Sur ces voiles d'hyménée, aux noces de la terre et du ciel, glisse et coule l'offense à la vie oubliée puis jetée dans les sillons incarnats de l'histoire immédiate, de la cruauté anticipée, embusquée.
Comment délaisser l'esprit, évincer toute quête de transcendance, vivre et briser l' harmonie d'un instant, de l'existence, ne pas concevoir devant les pensées et les fantaisies éternelles de la Nature, le chef-d'œuvre d'un grand Ordonnateur !
L'homme est désespérément condamné à assumer un cruel dilemme, oscillant sans cesse entre le réalisme, les vérités de la Mère - Nature qui s'offrent à lui et tous les joyaux mirobolants que ses appétits momentanés engendrent, heurtant, blessant irrémédiablement l'évolution de la civilisation, la culture et la diversité ?
Qui, au contact de la Nature, n'aurait pas côtoyé la perfection, l'ultime beauté édénique, prononcé le verbe extasié ?
Elle réside dans l'ordre chaotique et l' inerte, au commencement de toute vie qui la fonde, des fluides qui la meuvent et la pétrissent et dans cet ineffable cycle du temps, de l'espace, du vide, capable de sublimer l'érosion, d'abolir et de noyer toute idée de fin vers une renaissance perpétuelle... Un constat, une vérité qui équivaudrait en nous à dominer l'état de vieillesse, de dégénérescence, de décadence vers de salutaires et de généreuses sagesses !
Mais la Nature révèle aussi un déterminisme immobile et sauvage, une inertie omnipotente, une cruauté sans bornes, un cynisme froid, révoltant qui s'affiche mortellement aux portes de l'innocence des mondes asservis, du silence aveugle et complaisant de toute essence, de tout principe originel, de chaque parcelle inanimée.
J'évoquerai tous les accidents d'ordre géophysique et climatique, l'instinct de survie qui habite le règne animal dans son milieu fondamentalement hiérarchisé, l'harmonie déconcertante voire nécessaire des grands équilibres, cette redoutable alchimie immorale qui pérennise les espèces les plus viables et le postulat immuable, tristement temporel, de la loi du plus fort ?
La Nature et l'humanité seraient- elles ce théâtre et la scène où se déroulent, se décident arbitrairement d'inégales destinées et fatalités pour le meilleur et pour le pire...?
L'homme et la Nature s'inscriraient-ils dans ces inexplicables paradoxes, peuplés d'anachronismes, maintenus sous le joug de la loi des contraires et dictés par le cosmos tout puissant, le pouvoir incommensurable de la matière, et des hasards nécessaires ?
A quel prix, à quelles fins, l'homme dans la nature poursuivrait-il, s'épanouirait-il à travers ces logiques inégales de Survie et de dominance ?
L'homme serait-il sur Terre pour rivaliser avec l'état de nature, lui empruntant ses modèles parfois sans appel, redevenant ainsi, à ses convenances, une espèce à part de vivant, en définitive perclus d'intentions dévoyées par préméditation et incapable de les dépasser pour évoluer en symbiose adaptative dans son environnement total ?
Serait-il tour à tour ce génie, cet être transcendé et l'expression de la vie la plus féroce parmi les espèces qui peuplent la terre ?
Un étrange nuage est passé, j'ai levé un instant la tête et voilà que ma conscience dérive vers l'éternité, s'égare dans les méandres et les volutes des nues, sur une mer de ciels, l'espace d'une esquisse éthérée...
Aujourd'hui, j'ai posé les yeux sur un ciel de sang et j'ai vu l'âme sèche, exsangue de la Terre s'y refléter, tant de chagrins et la souffrance de l'humanité endeuillée verser des pluies de larmes dans les bas fonds des conflits abjectes. Ils nous ramènent encore et toujours à ce que la Nature posséderait de plus inique, de plus vile, de barbarie féconde, à ces imperfections et ces lacunes, aux travers que l'homme se doit de corriger à tout prix pour donner à la vie partagée entre tout un sens noble et digne et pour mériter un voyage merveilleux sur le Vaisseau Terre, comme tout être né de l' Esprit.
Là est peut-être une des voies de l'évolution des hommes libres, du salut de ce si beau voilier qui erre dans nos rêves !


