CE QUE LE MIRAGE DOIT À L'OASIS
Un ouvrage, une pensée, un cheminement essentiels ! Un livre que l'on ne quitte plus, dont on ne souhaiterait jamais qu'il se termine ...
" Mon histoire avec le livre, le désert et les hommes, c'est l'histoire d'un partage, l'histoire d'un amour vieux comme le monde, l'amour du rêve "
Yasmina KHADRA
Toutes les images du Désert sont signées : Ahmed EL - FAZAZI, Poète Marocain d'expression française, aux ouvrages que l'on oublie jamais ... En pensées, vers Vous, Ahmed, à nos Liens d'Amitiés, à nos partages, que ce texte de Yasmina KHADRA vous rejoignent, dans le Désert ! C-G C...
" Le Désert ...
Ah ! Le Désert ...
_ " ... Et toi, mortel déluré, qui rêve de postérité dans un corps périssable, avec ton génie instable et tes quêtes inassouvies, qu'espères - tu déceler dans mon infortune ? Des pièges à éviter ? Une sagesse pour tempérer tes ardeurs ? Une vérité pour te défaire de tes chimères ? Que cherches - tu dans la poussière de mes entrailles ? Une histoire à te raconter afin d'assimiler la tienne ? La trace d'un ancêtre pour assujetir le doute qui te ronge tel un ver le fruit ? ... Je n'ai pas grand chose à te livrer, sinon l'inconsistance de toute chose en ce monde et ta propre inconsistance. On a beau marcher dans les pas des destinées, suivre à la trace chaque instant sur terre, on n'est jamais qu'une empreinte sur le sable que la moindre brise effacerait en un tour de passe - passe. Une illusion d'optique, voilà ce que tu es, ô singe savant. Tu sais tant de choses autour de toi, mais que sais - tu de toi - même ? Tes prières ? Tes serments sur la montagne ? Tes obsessions de forcené ? Ils ne sont pas toi ; ils ne sont rien d'autres que des trape - nigauds qui te font miroiter des palmeraies que tu n'atteindras jamais, des terres promises qui n'existent pas.
Regarde - moi, toi l'enfant du Verbe et son sujet, et explique - moi pourquoi les lacs doivent s'assécher, et les forêts se pétrifier et les volcans subir le retour de leurs propres flammes ? Dis - moi pourquoi ce qui fut n'est plus, pourquoi ruer dans les brancards quand la mise en bière est au bout des courses éperdues, pourquoi tant de défis pour si peu d'ivresse et tant de promesses quand on est bien peu de chose ?
Quand tu auras la réponse, tu ne seras plus là pour la léguer à tes survivants et tu auras fait de ton existence une grossière diversion.
_ Tu as fait ton temps, dit l'homme au Désert. Laisse - moi faire le mien.
_ Alors, contente - toi de vivre, ô mortel oublieux, ne cherche pas ailleurs ce qui est à portée de tes mains. Sois humble et méfie - toi des tentations, car il n'est pire insolation qu'un rêve de conquérant et plus terrible mirage qu'un voeu d'éternité.
_ Le temps m'est compté, dit l'homme excédé. Je suis venu au monde pour le posséder et je dois me dépêcher. Parce que la vie est courte, je réclame la postérité comme une sorte de compensation à mes efforts arbitrairement interrompus. Je ne mérite pas de disparaître après avoir donné le meilleur de moi-même, moi qui ai régné, sévi, vaincu, espérer sans jamais renoncer. Je veux que les traces de mes pas deviennent des sentiers battus qu'empruntent randonneurs, explorateurs, pèlerins et aventuriers ; je veux que les traces de mes doigts s'impriment sur les livres et sur les toiles des prodiges, qu'ils continuent de veiller sur les fruits qu'ils ont cueillis, de montrer la lune aux insomniaques et l'horizon aux porteurs des libertés ; je veux que mon nom orne mes prouesses, que ma tombe supplante les momuments et qu'on la fleurisse dans la ferveur au gré des générations.
J'étais plus qu'une prouesse, dit le Désert, plus que l'ensemble de tes désirs et l'ensemble de tes voeux pieux. J'étais le sanctuaire des survivances pendant des millénaires, et que vois - tu maintenant ? Une nudité obscène écartelée au soleil, sans pudeur aucune et sans espoir de régénération.
Là où tu crois déceler des réverbérations en liesse, il n'y a que mes lamentations. Je languis de mes mers que j'ai bues avec mes larmes, mes forêts me manquent, le mutisme de mes volcans scelle mes silences et le crissement des dunes ne berce plus mon âme.
_ Tu ne peux pas me comprendre, dit l'homme au Désert. Toi, tu avais tout, moi, je n'ai qu'un rêve.
_ Mais tu n'auras jamais le temps de le rendre possible, ô trappeur de vents.
_ Qu'importe, s'entête l'homme, puisque je suis ce rêve. Il est ma vocation, mon élément, ma nature, ma raison d'être. C'est le rêve qui motive, c'est le rêve qui fait vivre. Je suis venu sur terre pour essayer de réaliser le mien. Ce qui importe, n'est pas d'y arriver, mais d'y croire jusqu'au bout.
_ Au bout de quoi, pauvre prétentieux ?
_ De l'Histoire ...
_ Laquelle ? Mes épopées n'ont pas réussi à préserver mes édens. Toute cette terre déshydratée, écorchée vive, livrée aux fournaises et aux tempêtes, qu'attend - elle des lendemains ? Pas grand chose. Demain n'est que le clone d'aujourd'hui et hier n'a plus de mémoire. Chaque jour me dépossède d'une couche de terre, dévoile un peu plus la pierre tel un squelette défait de sa peau pourrie. Je ne suis plus un monde, je suis un atelier vacant où l'érosion s'érige en artiste, faisant de mon martyre des fresques cuisantes. Regarde ce que les intempéries ont fait de mes cimes, ce que sont devenus mes temples sacrés sous la botte des âges, comment je me décompose dans la curée des saisons. Pour moi, l'Histoire n'est que nostalgie, absence et remords. Elle meuble mes solitudes mais je ne les féconde pas, et hante mon sommeil lorsque je n'en peux plus ..."
_ C'est parce que tu ne sais pas les dire que les choses t'affligent, ô Désert. Tu te crois en train de mourir alors que tu opères une mue. Tu me demandes de regarder là où le bât blesse, mais je ne suis pas obligé de ne voir que ce que tu veux montrer. Si tes fleuves se sont tus, si tes lacs ont disparu, c'est pour que tu fasses peau neuve. Tu renais au temps des ascèses, et tu ne le sais pas. Peut-être le sais - tu en feignant de l'ignorer car il est inconcevable de déplorer le songe quand on est la beauté, de renoncer à l'espoir quand on a survécu aux cataclysmes, de résilier les promesses quand rien n'est tout à fait perdu.
Je suis poète, l'enfant du Verbe et son sujet.
Ne me regarde pas comme ça, contente - toi de m'écouter. Je vais te raconter un peu un conte de fées, avec des princesses aux pieds nus et des sorcières belles comme des houris, des carrosses de poussières tirés par des licornes aux oreilles d'âne pour ne rien rater de tes confidences. Je ferai de tes regrets des ritournelles, de tes absences des fantasmes colorés et je ressusciterai ta légende d'un claquement de doigts.
_ Je t'écoute, ô charmeur de mots creux. Je te sais capable de tous les oracles, avec tes rêves délirants et ton trop - plein d'orgueil. Tu prétends ramener ma magie aux artifices de ta prose ; contenir mes arcs-en-ciels dans un ver chantant, toi qui te dis chantre de mes complaintes et qui penses éblouir le soleil avec ton génie. Vas - y ô merveille des merveilles, raconte - moi et tâche de ne pas être sourd à force de t'écouter parler
!
Yasmina KHADRA
Extraits
Pages 15 à 19 recopiées à partir de l'ouvrage
" Ce que le mirage doit à l'oasis "
Illustrations _ Calligraphies de Lassaâd METOUI
Édition / Flammarion - 2021
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